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Le Blog de Paul Vergès

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Maloya anlèr !

Par • 2 Sep, 2010 • Catégorie: Culture

En inscrivant le maloya au patrimoine mondial immatériel de l’Humanité, le 1er octobre 2009, l’UNESCO a estimé que La Réunion est créatrice et porteuse de valeurs culturelles originales dignes d’une reconnaissance internationale. Seule récompense de ce type accordée à une région  de l’outre-mer français.

« Cette sélection présente une certaine moralité parce que le maloya n’est pas né d’hier et qu’il marque toute notre histoire. Il est lié à la lutte sociale et culturelle des hommes et des femmes de La Réunion. Ce n’est pas un hasard si le maloya a été contraint à la clandestinité. En effet, il n’était pas considéré comme digne d’être montré. Je me souviens d’ailleurs d’une anecdote. Lors d’une émission organisée par FR3, « Chansons dans votre quartier », si je ne me trompe, et qui se déroulait au Jardin de l’Etat, un Réunionnais a voulu chanter le maloya. On le lui a interdit et on l’a fait descendre de la scène avec le commentaire : « pas de musique de sauvages ici ! ».

Cela montre tout le cheminement qui fut nécessaire. Les Réunionnais ont dû lutter pour imposer l’officialisation de ce chant, de cette danse, longtemps proscrits à La Réunion. Là encore, j’ai des souvenirs personnels. La première fois où il a été montré en public, c’était à une fête de Témoignages et le premier disque qui a été édité le fut à l’occasion du Congrès du PCR en 1976. Nous avions décidé d’affirmer les valeurs culturelles de La Réunion, car nous avions senti la force et le dynamisme de cette expression.

(…)

La part que nous avons prise pour rendre public le maloya et lui donner sa valeur est une simple action de réparation et de justice. Nous n’avons pas à nous en vanter, mais simplement à regretter que nous ayons été les seuls à mener ces luttes pendant des années, sous les quolibets et les insultes.

Sous le régime colonial de l’esclavage et de « l’engagisme », à l’exploitation du travail s’ajoutait la volonté d’effacer les valeurs culturelles que certaines composantes de la population portaient en elles. D’où, par exemple, la disparition du mardi gras qui donnait lieu autrefois à de grandes manifestations, interdites ensuite officiellement. De même, la clandestinité imposée au maloya. On ne remerciera jamais suffisamment ceux qui ont été humiliés, exploités, insultés, d’avoir réussi, malgré toutes ces violence physiques, verbales et psychologiques, à maintenir leur culture et l’expression de leur culture. S’ils avaient abandonné, s’ils s’étaient résignés, on n’aurait pas aujourd’hui la survivance de leur culture d’origine.

Ces traditions orales constituent notre patrimoine immatériel. Ce n’est pas un monument, mais ce qui a été porté dans la tête et dans le cœur des Réunionnais, l’expression de leurs valeurs, de leur désespérance, de leurs espoirs, transmise de génération en génération pendant plus de 2 siècles et qui a survécu jusqu’à maintenant et qu’on monte sur le devant de la scène aujourd’hui.

La culture ne se limite pas à des textes écrits ou à des monuments. La force de la parole, de l’oralité, c’est que chacun, même exploité, même contraint, dès le moment où il utilise la parole et la musique, commence à s’émanciper. Il n’est plus esclave d’un code d’écriture, il n’est plus esclave d’une obligation d’écrire, mais il exprime ses sentiments. La survie du maloya exprime ce dynamisme et cette force. Nous avons à y réfléchir parce que c’est un élément d’émancipation des Réunionnais, quelle que soit leur situation sociale. De façon globale, cela a contribué au maintien de la résistance réunionnaise, résistance culturelle, résistance réelle à l’assimilation.

Les recherches sont sans doute insuffisantes. Le maloya, dit-on, vient de Madagascar et d’Afrique. Sans doute, mais isolés de leur pays et de leur culture d’origine, les esclaves et leurs descendants ont maintenu l’essentiel et, en étant fidèles à leur culture d’origine, ils ont créé au fil des générations leur propre culture. Celle-ci porte la marque du pays d’origine, mais constitue désormais une création réunionnaise, critère qui entre en jeu  dans les motivations du choix de l’UNESCO : c’est une création spécifiquement réunionnaise. Ces créations, à partir de nos héritages, sont un acquis considérable pour notre culture d’aujourd’hui

(…)

Parallèlement à l’attrait de la musique et de la danse, il faut reconnaître le rôle social du maloya dans les luttes et la résistance. Ces bribes qu’il nous reste sont des échos de ces luttes sociales, même si on en a perdu la trace et le souvenir. C’est un élément d’autant plus important que le maloya n’est pas un folklore, le souvenir d’une expression musicale chantée autrefois et qui aurait disparu. Au contraire, jamais le maloya n’a joué un rôle de cohésion sociale aussi fort qu’aujourd’hui. Ce ne sont plus seulement les descendants d’esclaves, d’origine africaine et malgache, qui s’expriment.

Le maloyèr Danyèl Waro n’est pas un Malgache ni un Africain, c’est un métis, un « bâtard » comme il dit, originaire de Trois Mares. Il a consacré sa vie au maloya et exprime sa personnalité profonde dans une création dont l’origine est africaine et malgache. C’est une preuve du rôle d’unité sociale joué par le maloya. Il est également un élément essentiel  dans la constitution de l’identité de chacun.

(…)

On ne peut séparer l’aspect culturel de l’aspect social. Nous réhabilitons, si on peut dire, ces héritages culturels et nous savons qu’ils sont l’expression des descendants d’esclaves ou « d’engagés ». Mais nous savons aussi que, quels que soient les acquis sociaux de La Réunion, nos compatriotes d’origine africaine et certains d’origine indienne, sont encore au bas de l’échelle sociale aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard, si l’inégalité de traitement social est marquée par l’héritage de l’esclavage et de « l’engagisme ». Si nous ne la corrigeons pas, nous irons vers un apartheid social à La Réunion. Quand on prend les 52 % de Réunionnais qui sont au-dessous du seuil français de pauvreté, la majorité est constituée par nos compatriotes dont les ancêtres sont venus d’Afrique ou de l’Inde et qui ont connu des générations d’exploitation, de domination, d’illettrisme.

Aujourd’hui cet héritage de discriminations pèse sur eux. Le premier devoir dans un développement durable de La Réunion, le premier devoir de cohésion sociale exige d’amener à égalité l’ensemble des Réunionnais, quelle que soit l’origine de leurs ancêtres, parce qu’ils doivent être au même niveau de chances que tous les autres.

(…)

Finalement, toute lutte est sociale, toute lutte est politique, toute lutte est historique et nous sommes, nous, extrêmement heureux d’être porteurs de ces valeurs d’égalité des cultures et de la valeur de la culture réunionnaise.

(Extrait d’une conférence de presse de Paul Vergès, Hôtel de Région Pierre Lagourgue, 14 octobre 2009)

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3 Réponses »

  1. « Vérité à Paris, erreur à La Réunion », pour plagier la célèbre phrase de Blaise Pascal « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà » ? On pourrait le penser quand on confronte ce communiqué du Ministre à la culture et à la communication, Frédéric Mitterrand, à la décision prise, ici, par un Président de Région UMP, de supprimer la MCUR. C’est pourtant elle qui a porté le dossier « Maloya, patrimoine de l’Humanité ». Quelle cohérence entre un ministre qui se réjouit de cette reconnaissance internationale et un politicien local qui casse un projet prêt à être réalisé ? Et pendant ce temps, le Ministre de la culture annonce la création d’une « Maison des cultures et des mémoires »….en Guyane ? Cherchez l’erreur !

    Référence : http://www.culture.gouv.fr/mcc/Espace-Presse/Communiques/Frederic-Mitterrand-ministre-de-la-Culture-et-de-la-Communication-celebre-l-inscription-du-Maloya-et-du-Cantu-in-paghjella-profane-et-liturgique-de-Corse-de-tradition-orale-au-patrimoine-culturel-immateriel-de-l-humanite-de-l-UNESCO

  2. Le Maloya depuis qu’il est reconnu par l’Unesco a eu ses lettres de noblesse, à l’inscription dorée, dans les pages d’un livre d’histoire coloniale refermé et rangé dans la bibliothèque de l’oubli du pouvoir dominant.
    Non, le maloya n’est pas seulement ce que l’on entend, pour ceux qui l’ont cru comprendre.
    Non, le maloya n’est pas seulement ce qui se dit, pour ceux qui l’ont supposé penser.
    Non, le maloya n’est pas seulement ce qui se joue, pour ceux qui veulent danser.
    Non, le maloya n’est pas seulement ce qui se chante, pour ceux qui expriment leur douleur.
    Non, le maloya n’est pas seulement ce que l’on croit, pour ceux qui pensent au folklore.
    Non, le maloya n’est pas seulement le « kabary », pour ceux qui ne voient que le cabaret.
    Non, le maloya n’est pas seulement ce qui a été enregistré, pour ceux qui ne croient qu’à l’écriture.
    Non, le maloya n’est pas seulement tout cela, il est aussi cette énergie spontanée qui nous permettra de parvenir « anlèr ».

  3. Notre maloya, gardien de l’identité des oubliés de l’histoire
    Maloya, provient des mots malgaches «  maloy aho ou malahelo aho».
    Ces mots traduisent une situation historique difficile, un vécu lourd et douloureux.
    Le maloya chante la tristesse, la mélancolie, la violence, le mystère, la magie mais aussi la résistance, le courage, l’espoir et le marronnage.
    Ce chant, cette danse traditionnelle débarquent dans l’île avec les esclaves arrachés à leur terre natale.
    Esclaves,marrons chantent et dansent et pansent ensemble leur désidentification, leur désociabilisation, leur désancestralisation. Et, nos ancêtres courageux ont su malgré
    l’oppression coloniale préserver la culture du maloya.
    Inscrit, cela fait un an ,au patrimoine culturel immatériel, notre maloya rayonne aujourd’hui en honorant tous les « zarboutan noute kiltir » et notamment tous les défenseurs de cette musique ancestrale. C’est une grande victoire remportée avec le Parti Communiste Réunionnais dans la lutte, dans l’union.
    Aujourd’hui et demain, cette musique culturelle et cultuelle doit suivre son chemin pour s’exprimer pleinement, lumineusement, spirituellement dans la sphère publique sans pour autant remettre en cause la place que le maloya occupe déjà dans les espaces privés.
    Ces lieux publics, ces temples du maloya doivent fleurir pour accueillir une grande partie de la population encore porteuse des stigmates de ce passé injuste.
    Aujourd’hui, où sont les temples, pour célébrer les ancêtres esclaves, les héros, les marrons, les premiers combattants de la liberté?
    Où sont les sanctuaires pour chanter, danser, honorer nos ancêtres morts sans sépulture?
    Cette inscription du maloya, le 1 octobre 2009 sur la liste de l’Unesco du patrimoine immatériel émane de l’équipe scientifique et culturelle de la Maison des Civilisations et de L’Unité Réunionnaise. C’est un bel acte de réparation historique, un acte qui élimine la fracture sociale en nous faisons avancer vers l’harmonisation des cultures.
    Notre maloya incarne ces nobles valeurs historiques qui sont toujours d’actualité pour bâtir une île qui s’appuie sur la résistance, la lutte, l’union, la fraternité, la solidarité.
    Et c’est ensemble que chaque Réunionnais remportera de belles victoires constructives.
    Notre multi-culturalité partagée est la pierre angulaire pour combattre la crise et obtenir l’égalité collective.
    A Sainte Suzanne, Edmond Albius, lo Rwa kaf, figure emblématique, icône du maloya et bien sur notre «  kouta kinté , fervent défenseur de l’identité réunionnaise, Lucet langenier et tous « les autres zarboutant  »chantent et dansent le maloya avec nous. Un refrain sous la fable: notre musique réunionnaise, notre maloya, c’est la lutte,un combat nourri d’espoir et de victoires.
    «  Que notre combat continue » pour avancer vers l’alliance de toute cette richesse: notre culture plurielle.

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