D'une île au monde …

Le Blog de Paul Vergès

Police : A+ A- A

Diversité du peuplement de La Réunion

Par • 28 Juil, 2010 • Catégorie: Démographie

A l’initiative du Docteur François Cartault, généticien, chef de service au CHD de Bellepierre, des chercheurs opérant dans les domaines de l’histoire, de l’anthropologie moléculaire, de la généalogie, de la génétique ont parcouru « La Réunion, réunion des peuples » pour en montrer la grande « diversité génétique » (Université de La Réunion, amphithéâtre Lacaussade, 10 novembre 2005.). Dans ce chœur interdisciplinaire, la voix politique fut celle du Président de la Région.

Deuxièmement, vous avez choisi un sujet de recherche qui est au cœur de notre réalité réunionnaise et qui pose, dans toutes les disciplines, de multiples questions qui n’ont pas reçu jusqu’à maintenant, à notre avis, de réponse totale satisfaisante.

Il est vrai que pour certains observateurs à La Réunion, ou pour les missionnaires venant de Paris, il est de bon ton de célébrer l’harmonie réunionnaise, la tolérance, le manque de racisme. Cela répond sans doute aux opportunités du moment, mais cela fait l’économie d’une recherche approfondie sur le peuplement d’une Réunion au départ inhabitée et dont la moitié de sa durée historique fut dominée par l’esclavage. Cette situation nécessite des explications objectives.

Notre peuple est un peuple issu d’un crime contre l’humanité, puisque l’esclavage a été reconnu comme tel par le vote du Parlement français en mai 2001: c’est ainsi que nous entrons dans l’Histoire. Une histoire où l’esclavage a été légalisé par le Code noir. C’est un des seuls Etats où des êtres humains sont « réputés meubles »[1] et qu’ils peuvent être mutilés par leurs maîtres, vendus ou mis à mort. Ceux qui «justifiaient » ce système l’ont fait au nom d’une idéologie de supériorité raciale qui a perduré après la période de l’esclavage, car elle était une des conditions du maintien du système de l’engagisme et de la colonisation directe.

Contradictions

D’où le devoir pour un politique d’essayer de comprendre : comment une société bâtie dès le départ sur des principes d’inégalité des « races », comme ils disaient, justifiant des inégalités sociales, peut-elle aboutir aujourd’hui à un métissage biologique et culturel qui est, à notre avis, la caractéristique de notre société ? Comment et pourquoi ?

D’autant plus que dans la tête des Réunionnais subsiste la lutte entre ces idéologies d’inégalités sociales, humaines et autres, et des valeurs opposées. Car nous ne devons pas oublier que l’empire colonial français a été le produit de la République. C’est au nom de ses valeurs de Liberté, d’Egalité et de Fraternité que celle-ci a asservi des peuples depuis l’Indochine jusqu’à l’Afrique, y compris l’Afrique du Nord. Comment gérer ces contradictions ? Et comment comprendre que chez les Réunionnais la mentalité basée sur ces inégalités se maintienne à côté d’une volonté d’arriver d’abord à un modus vivendi, puis à créer une société sur ces nouvelles valeurs. Il suffit d’interroger un enfant de l’école primaire. Il aura tendance à caractériser ses petits camarades en fonction d’une appartenance « raciale ». Il désignera ainsi « un petit Cafre », « un petit Malbar », « un petit Créole chinois », « un petit Blanc des Hauts ». C’est notre réalité, aujourd’hui encore. Un tel phénomène ne se produit pas dans une école primaire en France : on ne parlera pas d’un enfant de Wisigoth ou d’Allobroges. Comment, ici, ces différences peuvent-elles coexister avec ces proclamations d’harmonie et de tolérance ? Les politiques doivent y réfléchir, sinon on accomplit des célébrations rituelles sans comprendre le fond des choses.

Le métissage biologique est célébré ici et fait l’objet d’une constatation admirative unanime, mais on oublie qu’il a commencé à l’époque de l’esclavage et de l’engagisme par la violence extrême des maîtres sur les femmes esclaves, à cause d’une politique qui introduisait ici des hommes en nombre beaucoup plus élevé que celui des femmes, puisque c’est leur force de travail qui était l’objet des échanges. On oublie que pendant les longs voyages de la traite négrière avait lieu la pariade : les femmes esclaves étaient livrées à l’équipage en récompense, en quelque sorte, avec l’avantage en prime qu’une esclave enceinte valait plus cher sur le marché où elle était vendue.

Colonisation assimilatrice

Comment expliquer qu’à partir de cette idéologie génératrice du Code noir, du mépris le plus total, de la négation absolue de l’égalité, nous en soyons arrivés là ? Dans ce processus, quelle est la part de la colonisation elle-même, colonisation française issue des méthodes de la colonisation latine, qu’elle soit espagnole, portugaise ou italienne ? Cette colonisation latine niait toute valeur culturelle aux civilisations qui l’avaient précédée, qu’il s’agît de la langue ou de la religion. C’est le drame des Amérindiens massacrés par les Conquistadors espagnols. En même temps, cette volonté d’assimilation, précisément par le recul des cultures d’origine, a créé les conditions qui ont donné naissance à ce métissage caractéristique des colonisations espagnole, portugaise, italienne et française. Quand on est une « vieille colonie » pendant près de trois siècles, cette règle devient générale. Comment et pourquoi ces contradictions sont-elles dépassées et aboutissent-elles à un résultat inverse ?

Tout éclairage de ce processus ne peut qu’aider un politique à sortir des généralités et à comprendre la situation. Il faut noter que ce phénomène est récent. Pendant longtemps, ceux qu’on appelait des « bâtards » ont été ainsi marqués, mis dans des ghettos et méprisés. Depuis un demi-siècle, les données s’inversent. Pourquoi ? Comment ces valeurs fondatrices et traditionnelles de la colonisation ont-elles été remises en cause en un demi-siècle ? Quelle est la part des transformations de cette nouvelle société ? Quelles sont les conséquences de la transition démographique remplaçant une société assoupie par une société en plein dynamisme démographique, une société rurale par une société urbaine ? Entre les difficultés de transmission de ces valeurs orales et l’intrusion des méthodes modernes de communication, qu’est-ce qui a joué ? En même temps, la protection sociale, les nouvelles conditions sociales ont permis une énorme avancée des couches maintenues pendant des décennies dans la misère et la pauvreté et cela en l’espace d’une vie humaine.

Si l’on consulte les statistiques de l’emploi, les 50 dernières années ont montré une arrivée dans la fonction publique, d’État ou territoriale, non seulement de ceux qui avaient le monopole du savoir et qui dominaient, mais aussi de personnes issues des diverses composantes de la population, avec une forte proportion de femmes dans les services, dans l’enseignement, dans les structures de la santé. Par cette promotion sociale, les femmes, obtenant leur indépendance économique grâce à leurs salaires, ont acquis une attitude en rupture avec la domination qu’elles subissaient pendant la colonisation.

A notre sens, le regroupement de ces changements et des conditions nouvelles avec le résultat de vos recherches doit nous conforter dans une voie qui doit comporter des solutions : la réalisation, au-delà des proclamations de principe, de l’égalité des hommes et des femmes, quelle que soit leur origine. La démonstration est faite que, placés dans les mêmes conditions, il n’y a pas de peuple supérieur, pas de culture supérieure. C’est la tâche fixée par les conditions actuelles de La Réunion

Pour cela, il faut bousculer les tabous qui restent dans la tête à l’échelle d’une vie humaine. Autrefois, il y avait des bals, à la Rivière Saint-Louis, par exemple. Les Noirs ne pouvaient pas entrer dans les bals des Blancs. C’était parfois codifié par une corde. On appelait cela « bal la kord ». Une corde séparait ceux qui se qualifiaient de Noirs de ceux qui se croyaient des Blancs. Cela se passait sans révolte, car c’était un fait établi et courant, il y a 50 ou 60 ans à peine.

Egalité

Aujourd’hui, tout est bouleversé et remis en cause. Quel est le rôle joué par l’arrivée dans notre pays de Métropolitains qui ont rendu proche un modèle lointain, dont on ne voyait pas jusque-là beaucoup d’exemples concret ? Quel est le rôle joué par leur arrivée massive ? Qu’est-ce qui a joué dans les mariages mixtes ? Face à une population métissée, quel est le rôle joué par des valeurs acquises dans l’école française à travers les mythes esthétiques gréco-latins ? On enseigne que les gens les plus beaux sont ceux qui ont été sculptés par Praxitèle et Phidias à Athènes. Que se passe-t-il lorsque, arrivés ici, ils se trouvent face à des Aryens issus de l’Inde dravidienne, donc noirs ?

Comment le mythe des îles a-t-il joué pour les Européens ? Auparavant, il s’agissait d’îles proches, comme Cythère, dont on célébrait le « voyage ». Mais, depuis le temps des Grandes découvertes, comment ce mythe s’est-il associé avec de nouvelles valeurs esthétiques ? Pour tous les continentaux européens, une île sous les Tropiques, c’est la plage, les cocotiers et les vahinés, des femmes dénudées, « faciles ». Tel est le rêve de tout Européen, de la campagne ou de la ville. Comment ceci a-t-il influencé les mentalités ? Pendant des siècles, on a donné aux Réunionnais le modèle du colonisateur supérieur. Mais, lui, il franchit souvent la barre que les coloniaux blancs d’ici hésitaient à franchir… sinon la nuit. Ce qui se faisait dans le « fénoir »[2] devient officialisé.

Je livre tout ceci en vrac parce que c’est ce qui assaille quotidiennement un politique quand il veut analyser la situation réunionnaise. On peut se demander où nous allons et pourquoi il y a ces caractéristiques à La Réunion.

En particulier, pourquoi ces différences entre Réunion et Maurice ? Tant que ces deux îles faisaient partie du même système colonial, cela produisait ce métissage qui caractérise ce qu’on appelle à Maurice « la population générale ». Quand Maurice est devenue colonie anglaise, alors que nos deux îles avaient un peuplement parallèle, le brassage biologique et culturel à Maurice a été remplacé par la séparation et le communautarisme.

Ces problèmes se posent dans tous les pays de l’océan Indien dans la mesure où ils ont été colonisés. Ce n’est pas un hasard si, avec les problèmes de la transition démographique, des indépendances, de la mondialisation, les affrontements prennent des caractéristiques identitaires ou religieuses. Pourquoi La Réunion a-t-elle des conditions qui peuvent faire que son avenir soit une exception ? Quels sont les facteurs déterminants ?

Les politiques sont donc en attente des résultats de vos travaux. Vous allez nous aider à comprendre et à apporter des réponses à toutes ces questions qui ont une importance considérable. C’est pourquoi, en tant que politique, je vous remercie d’avoir abordé ce problème dont j’attends avec impatience les conclusions … pour me conforter moi-même dans mes convictions.

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  1. Le Code noir, « texte juridique le plus monstrueux d’aient produits les Temps modernes » selon le professeur de philosophie politique Luis Sala-Molins, est un « recueil d’édits, déclarations et arrêts concernant les esclaves nègres de l’Amérique » dès 1685, étendu à la Guyane en 1704 et aux îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion) en 1723. []
  2. Fénoir : obscurité, nuit. Fig. : clandestinité. []
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