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Le Blog de Paul Vergès

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Développer nos richesses insulaires

Par • 3 Août, 2010 • Catégorie: Développement Durable

Le 14 décembre 2007, s’est tenue à l’hôtel de Région de La Réunion la 1ère conférence annuelle du Centre d’études de relations internationales et stratégiques (CERIS) en présence de son directeur, Pascal Boniface.Le thème en était « Entre mondialisation et régionalisation, Enjeux stratégiques de l’intégration dans l’océan Indien »

Mireille Duteil :

Pensez-vous, Monsieur Vergès, que la régionalisation constitue une des réponses pour éveiller la conscience du marché réunionnais, faire en sorte qu’il trouve de nouvelles opportunités autres que celles offertes par la France et l’Union européenne ?

Paul Vergès :

On peut aborder ce problème par plusieurs entrées. La Réunion a été une colonie française, marquée non seulement par la période historique de l’esclavage, du travail forcé qu’on appelait l’engagement, mais également par la politique « assimilatrice » prônée par la France. Cette situation est singulière au regard de l’évolution de l’île sœur, l’île Maurice. D’abord sous dépendance française, mais perdue à la suite des guerres de la période napoléonienne, l’île Maurice a bénéficié d’une colonisation anglaise qui a sauvegardé les différences culturelles très vivaces à Maurice. Au contraire, à La Réunion l’assimilation a tenté de les effacer. Dans le même temps, du fait de la mondialisation, le Traité de Rome, en 1957, inscrit le début de l’intégration européenne. Aujourd’hui, l’Union européenne est composée de 27 partenaires. Pour autant, nous ne devrions pas sous-estimer les obstacles inhérents à cet élargissement, en particulier quant au devenir de l’Etat français qui est l’exemple même de l’Etat centralisateur, organisateur, régulateur.

Tout l’enjeu consiste véritablement à déterminer les voies que l’on souhaite ouvrir pour se développer sereinement. Doit-on continuer selon le même schéma de centralisation ou tenter d’évoluer ? Je rappelle que, dans les années 50, les permis de construire individuels à La Réunion devaient être signés au Ministère de l’équipement, à Paris. Cet exemple illustre le problème majeur que pose la centralisation, non seulement entre l’île de La Réunion et la France continentale mais également au sein même de La Réunion. Des forces luttent ici pour une plus grande décentralisation, alors que d’autres se raidissent pour le maintien du statu quo. Cependant, l’évolution historique parle d’elle-même. En 1848, les Réunionnais, par leurs combats, ont conquis la liberté. Entre 1848 et 1946, ils ont lutté, au-delà de la liberté, pour l’égalité, notamment l’égalité sociale, contenue dans la loi d’assimilation de 1946, mais ayant nécessité un demi-siècle pour être appliquée.

Actuellement, ce statut départemental a trouvé ses limites, dans la mesure où toutes les lois sociales françaises sont appliquées sans résoudre pour autant les conséquences des problèmes économiques. Autrement dit, nous nous trouvons dans une nouvelle ère qui exige le développement, avec des contraintes extérieures et des demandes intérieures données. Après la liberté et l’égalité, c’est l’ère de la responsabilité.

Le Réunionnais ne peut pas continuer à être un assisté politique déléguant son pouvoir de décision à 10 000 kilomètres. Les dégâts produits par le passé sont bien trop nombreux pour continuer ainsi aujourd’hui. Qui plus est, nous avons des compétences et des domaines d’activités à valoriser. Les lois spéciales d’intégration ont généré un degré de développement, notamment dans le domaine de l’enseignement et de la connaissance, qui devrait continuer à s’amplifier et qui reste sans comparaison dans un rayon de 5000 kilomètres.

De plus, La Réunion, Maurice, les Seychelles sont des produits du peuplement extérieur. Et dans ce peuplement extérieur sont intégrées les populations des pays voisins. Cela signifie que sur un plan démographique, avec la politique d’immigration venue de l’Inde au XIXème siècle, le concept d’Etat afro-asiatique, fortement à la mode dans le passé[1] et qui n’a finalement pas existé ni survécu en l’absence de base politique et culturelle, est présent uniquement à Madagascar, à Maurice, à La Réunion et aux Seychelles.

Nous avons un cousinage d’existences biologiques qui constitue un exemple unique au monde. D’ailleurs, à La Réunion, nous sommes toujours étonnés des affrontements qui se produisent à Londres, aux USA, en France, et qui sont liés à des questions identitaires. Ici, le miracle pluriethnique existe. Même si des séquelles d’un siècle et demi de colonisation perdurent, il n’empêche que la combinaison de la croissance démographique, de l’urbanisation, de l’enseignement a permis le triomphe du partage, c’est-à-dire du métissage. La fierté de se proclamer « métis » est réelle, une fierté de se dire que l’île étant inhabitée il y a 350 ans, nous sommes tous, sans exception, des descendants d’étrangers, des descendants d’immigrés. C’est notre force parce que nous avons mis en commun nos héritages culturels alors même que sous l’esclavage, sous l’engagisme, sous le régime colonial, cela ne paraissait pas évident.

Nous partageons donc un héritage commun avec ces îles. Ces dernières, entre autres par leur situation géographique, détiennent des atouts extraordinaires. Nous pouvons résoudre le problème de l’énergie dans notre île avec le vent, le soleil et la mer. Nous sommes dans un océan Indien qui n’est pas encore détruit par la sur pêche. Or notre Zone économique exclusive en mer, désignant la surface où nos droits sont privilégiés, représente la surface de la Méditerranée plus celle de la Baltique. C’est d’ailleurs dans cet océan que 97 % des prises pour le commerce mondial sont faites par des flottes de pêche de pays non riverains de l’océan Indien.

Par conséquent, notre diversité culturelle, notre appartenance aux cultures, aux héritages de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, nos richesses potentielles, agricoles et autres, nos richesses de la mer, nos procédés d’énergie renouvelable et notre degré de développement peuvent faire de cette zone une zone de développement privilégiée. Nous n’évoquons plus d’ailleurs le terme de « coopération » parce que dans la « coopération » s’inscrivent des notions de partage inégalitaire des ressources. Nous privilégions davantage des politiques de « co-développement » qui prennent en compte nos spécificités et nos besoins réciproques, condition « sine qua non » du développement politique de nos îles. Cela constitue notre perspective historique, parce que nous sommes convaincus que le 21ème siècle sera le siècle de l’espace et de la mer. Nous sommes dans une région intertropicale, dans une région quasi équatoriale. Par conséquent, les conditions objectives de mise en valeur de ces richesses par la prospection spatiale et maritime sont réunies dans notre environnement insulaire.


[1] En 1955, lors de la Conférence de Bandung, avec Nasser, Nehru, Zhou Enlai et Sukarno, où s’est constitué le Mouvement des non-alignés.

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