D'une île au monde …

Le Blog de Paul Vergès

Police : A+ A- A

La responsabilité des jeunes face aux changements

Par • 11 Août, 2010 • Catégorie: Développement Durable

Le 31 octobre 2005, au terme de leur cursus, les étudiants et étudiantes de l’Ecole de Gestion et de Commerce (promotion 2002-2005) ont reçu leur diplôme en présence de leur famille, des enseignants de l’EGC et de nombreuses personnalités de la CCIR (Chambre de Commerce et d’Industrie de La Réunion), de l’Université, du Conseil régional.

Pour Paul Vergès, regarder ces jeunes adultes c’est voir à travers eux l’avenir auquel ils auront à faire face : transition démographique, dérèglement climatique, mondialisation sont quelques-uns des problèmes pour lesquels il leur faudra inventer des solutions inédites.

Au-delà de sa trajectoire personnelle, il est toujours difficile d’imaginer son insertion dans une action collective aux multiples conséquences sur les plans économique et social. Votre génération et celles qui suivront connaîtront une des périodes les plus mouvementées de l’histoire. C’est pourquoi il faut abandonner cette vieille habitude mentale posant deux pôles – Paris et La Réunion – et niant les effets sur nous des transformations actuelles du monde. Depuis quelques années, nous préconisons qu’en rupture avec le passé La Réunion s’ouvre au monde. Même si tout au long de la période coloniale nous avons eu des relations privilégiées avec Paris, qui, selon beaucoup, est censée régler tous nos problèmes, nous aurions tort de sous-estimer les changements qui s’annoncent.

Vous êtes jeunes. Quand je regarde les repères de l’ONU, 2025, 2050, je me dis que vous vivrez cette époque, avec quelques années de plus sur vos épaules, avec sans doute des enfants. Or, comment La Réunion va-t-elle faire face aux conséquences des bouleversements qui auront lieu à l’échelle de la planète entière ? A travers les bribes d’informations transmises par la télévision, la radio, la presse écrite, vous pouvez constater que tout est en train de se réorganiser selon un nouvel ordre. En rupture avec la relation exclusive que nous avions jusqu’ici, nous devons élargir notre vision au-delà de Paris, même si nous restons liés à la France pour régler nos problèmes.

Un environnement bouleversé

Au-delà de la France, il y a l’Europe qui a bouleversé notre politique depuis qu’elle s’est constituée, d’abord à six, à neuf, puis à quinze, maintenant à vingt-cinq, et bientôt à trente et au-delà peut-être. Comment La Réunion pourra-t-elle s’intégrer à un regroupement continental qui a tant de difficultés à surmonter ? Comment résoudre nos propres problèmes dans une Europe aussi élargie et qui a elle-même de multiples problèmes à régler ?

Dans le même temps, notre environnement immédiat est en plein bouleversement. Il y a à peine une génération, cette zone était constituée des restes des empires coloniaux français, hollandais, anglais. Aujourd’hui, la transition démographique fait surgir autour de vous une situation radicalement nouvelle. Pour les générations précédentes, Madagascar, pays de 4 millions d’habitants, était perçue comme une de nos dépendances dont nous importions le riz, la viande, les pois du Cap. Actuellement, la Grande île compte 18 millions d’habitants, en 2025, elle en comptera 30 millions. A la fin de sa transition démographique – et vous vivrez encore à ce moment-là -, Madagascar dépassera les 40 millions d’habitants. A côté de nous, est donc en train de surgir un pays dont le peuplement égale celui de la France ou de l’Espagne ou de l’Italie à l’époque de la dernière guerre. Ce phénomène se produira dans tous les pays environnants. Par exemple, nous avons reçu tout récemment l’ancien Président de l’Assemblée populaire de la République du Mozambique, eh bien ! son pays va également connaître une progression analogue[1]

Comment faire ?

Tout notre environnement sera donc totalement bouleversé et connaîtra de très graves problèmes car il est constitué de pays, certes décolonisés et indépendants, mais confrontés à des retards de développement. Imaginez ce que signifie pour Madagascar passer de 4 à 18 millions d’habitants entre 1947 et 2005, soit une multiplication de la population par 4 en 50 ans ! Dans ces conditions, comment mettre en valeur l’agriculture, comment créer une industrie, comment régler les problèmes de communication, comment mettre en place une économie et structurer un Etat ? Historiquement, ces défis sont totalement inédits et cela se passe à nos portes. Avec une prévision de 3 milliards d’habitants en 2025, tous les pays riverains de l’Océan indien vont connaître la plus forte progression démographique de toute l’histoire de l’humanité. Comment allons-nous faire ?

Cette transition démographique est concomitante de changements climatiques – un des thèmes de La Région – qui constituent un événement sans équivalent depuis des millénaires. Par les medias et en particulier par les reportages sur la Louisiane, le Mississipi et l’Alabama, vous notez l’augmentation du nombre des cyclones dans la zone Caraïbe et de leurs effets dévastateurs. Dans notre région intertropicale, il faut nous préparer à des situations analogues.

Sur le plan des échanges internationaux, la mondialisation, c’est-à-dire la constitution d’un marché mondial unique, sous l’impulsion de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), bouleverse l’économie de tous les pays. Nous sommes au cœur de ce processus en ce qui concerne notre production sucrière. Jusqu’ici le marché européen nous garantissait un prix et un quota. Désormais, la nouvelle organisation mondiale du marché du sucre (OCM sucre, Organisation commune du marché du sucre) laisse planer la menace d’une baisse du prix du sucre de – 36 % et d’une suppression des quotas, sous la pression des grandes puissances productrices de canne telles que le Brésil, la Thaïlande, l’Australie qui veulent un accès libre et égal aux marchés européens et américains. Comment allons-nous faire ?

Récemment, le Vice-premier ministre de la République de Maurice, M. Xavier Luc Duval, est venu proposer à La Réunion une coopération dans tous les domaines d’activité[2]. L’île voisine a connu ce qu’on a appelé « le miracle mauricien ». Pas de chômage, une main-d’œuvre chinoise employée dans les usines textiles. Dès janvier 2005, les règles de l’OMC ont démantelé l’Accord multifibres[3] en vue d’une unification mondiale du marché du textile. Les 38 000 travailleuses chinoises sont rentrées dans leur pays, 12 000 autres ont été mises au chômage, 8 500 en préretraite, des usines ont fermé. La même année, la réorganisation du marché du sucre entraîne ce que les Mauriciens eux-mêmes considèrent comme « un cataclysme ». Selon une organisation des planteurs de Maurice, la filière canne-sucre « s’engage dans le couloir de la mort ». Ces soubresauts vont atteindre tout le monde.

Vous et vos enfants serez confrontés à ces remises en cause, avec la perspective d’une population d’un million d’habitants à l’horizon 2025. Alors que nous rencontrons déjà beaucoup de difficultés pour régler les problèmes de l’emploi, du logement, des grands services publics, quelles solutions nous permettront-elles de nous intégrer dans ce monde en complète transformation ?

Ouverture

Il y en a une que nous avons suggérée depuis plusieurs années et qui est en relation avec la cérémonie de ce soir. Cette crise, qui touche tous les secteurs de notre société, ne peut trouver d’issue que si nous nous appuyons sur un atout comparatif sans égal dans notre région. Autour de nous, il n’y a aucun pays bénéficiant d’un régime de formation, initiale, professionnelle et continue, semblable au nôtre. Cela n’exclut pas un certain nombre de critiques visant l’enseignement de l’école maternelle à l’université. Mais les chiffres donnent à réfléchir. A la rentrée 2004-2005, 242 000 élèves ont pris le chemin des écoles, soit un nombre équivalent à celui de toute la population de La Réunion à la fin de la guerre. Quel bouleversement de la société réunionnaise ! Or, aucun pays de notre zone n’a cette chance de formation à tous les niveaux et dans diverses filières. Pourtant, ces pays auront besoin de formateurs et de gens formés dans tous les secteurs de la vie économique, sociale, culturelle et sportive. Ce qui peut paraître à certains une charge lourde à porter devient à nos yeux un instrument incomparable pour résoudre nos problèmes.

C’est cette responsabilité historique qui pèse sur vos épaules : s’engager dans tous les secteurs de recherche et de formation. Le Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie, M. Eric Magamootoo, vous l’a dit avant moi : au lieu de nous fermer comme jadis, il faut s’ouvrir au monde. Le déroulement même de la formation comprend des stages à l’étranger. Ainsi des jeunes Réunionnais et Réunionnaises sont au Québec, à Madagascar, aux Comores, au Kwazulu-Natal[4]. Nous voulons nous ouvrir encore plus. Actuellement, sont en préparation deux missions à destination de la Chine et de l’Inde. Cette ouverture sur le monde, grâce à une politique de co-développement, est la solution à nos problèmes et votre rôle y est essentiel.

Nous devons donc valoriser nos atouts, en comptant sur notre jeunesse, dont la formation relève de la responsabilité des générations qui vous précèdent. Ce tournant historique que nous vivons oblige les responsables de la vie politique, économique et sociale à prendre la mesure du défi. Ils doivent être capables à la fois d’élargir leur vision à la région océan Indien et au monde et d’anticiper les changements inéluctables. Chaque génération est face à un défi. A elle d’y répondre ou de trahir sa mission ! Les résultats de votre formation nous donnent à penser que vous avez choisi la première voie, chacun et chacune à son poste de responsabilité.

C’est pourquoi, je voulais vous dire, qu’au-delà de cette sympathique réunion et de l’hommage rendu à vos formateurs et aux partenaires qui ont permis la mise en place de ces formations, nous souhaitons que vous ne dévalorisiez pas votre rôle. Au contraire, nous espérons que vous relèverez les défis qui vous attendent, non seulement au titre de la responsabilité individuelle, mais aussi au titre de ce que vous devez à votre pays.

Prendre notre place

Si nous faisons rayonner La Réunion dans notre zone, si nous valorisons les moyens mis à notre disposition, que ce soit par le pôle de compétitivité ou dans le domaine des énergies renouvelables, nous prendrons alors notre place dans la collectivité française. Au début décembre, se tiendra à Montréal une grande rencontre internationale au cours de laquelle les gouvernements confronteront les résultats de la lutte contre les effets des changements climatiques[5]. Si La Réunion a été choisie pour faire partie de la délégation française, ce n’est pas un hasard, mais la reconnaissance du travail des Réunionnais. Ce n’est pas non plus un hasard si les 22 responsables des services européens de météorologie tiendront leur réunion annuelle à La Réunion, à 10 000 km de l’Europe[6]. Vous, générations actuelles, êtes confrontées à des problèmes inédits que vous pourrez résoudre en maîtrisant votre formation et les connaissances. Je pourrais vous citer d’autres exemples de la participation de La Réunion à l’étude des problèmes actuels : en tant que RUP (Région Ultrapériphérique), nous sommes sensibles à la question des océans, lieu de ressources mais aussi de naissance des phénomènes liés aux changements climatiques. Or, là encore, la commission de Bruxelles a sélectionné La Réunion pour y tenir les 7 et 8 novembre une conférence sur les RUP et la pêche. Nous commençons à émerger à l’échelle de l’Europe et du monde par notre position privilégiée. Nous sommes en effet une région française et européenne, située dans la zone intertropicale où surgissent précisément les changements climatiques qui vont influer sur le monde entier.

Telle est votre responsabilité. Vous devez vous préparer à élaborer et à transmettre les réponses à nos interrogations. Au cœur des changements les plus profonds, lorsque tout sera remis en cause, votre génération aura à trouver des solutions et à porter ainsi plus haut le destin de notre île.

____________________________________
  1. Marcelino dos Santos présent à La Réunion du 20 au 30 octobre 2005 []
  2. M. Xavier Luc Duval, également ministre du Tourisme et de l’Aviation civile, a rencontré le Président de La Région le 24 octobre 2005 lors d’un séjour de 24 heures à La Réunion. Une seconde rencontre a eu lieu le 28 mars 2007. []
  3. L’accord multifibres garantissait des quotas d’importation et une protection douanière à l’industrie textile deMaurice. []
  4. Depuis 2002, plus de 500 jeunes de La Réunion ont suivi une formation au Québec, 300 autres devraient partir bientôt. A partir de 2003, en partenariat avec l’Association Française des Volontaires du Progrès (AFVP), plus d’une vingtaine de jeunes Volontaires du Progrès sont intervenus dans les pays de la zone océan Indien. []
  5. Dans le prolongement du « Sommet de la terre » (Rio, 1992) et du « Protocole de Kyoto » (1997) la « Conférence des Nations-Unies sur les changements climatiques » a réuni du 28 novembre au 9 décembre 2005, à Montréal, Etats, scientifiques, ONG et divers acteurs du développement durable. Paul Vergès y a participé en tant que président de l’ONERC (Observatoire National sur les Effets du Réchauffement Climatique créé par la loi du 19 février 2001 sur une proposition de Paul Vergès, alors sénateur). []
  6. Cette réunion n’a pu avoir lieu à cause de la crise du chikungunya. []
Marqué comme : , , , , , , , , , ,

Laisser un Commentaire