D'une île au monde …

Le Blog de Paul Vergès

Police : A+ A- A

Peuple banian

Par • 16 Juil, 2010 • Catégorie: Développement Durable

Quand je prends l’image du peuple banian [1] , c’est pour signifier la multiplicité de ses racines et son unité. Plus ses racines seront fortes et plus elles iront loin dans la connaissance des civilisations d’origine, plus ce tronc sera solide et s’élèvera. Cela pose le problème de l’égalité de contribution de chacune de ces civilisations.

Mais cela veut dire aussi que les Réunionnais doivent prendre conscience que la fidélité des générations précédentes à ce qu’elles avaient conservé de leur civilisation d’origine, que ce greffon qui a pris sur le tronc commun, que cette marcotte qui s’est développée n’a pas à être reniée ou rejetée, au nom d’une authenticité qui aurait été déformée par ses ancêtres vivant loin du pays d’origine. C’est une richesse, une création réunionnaise à vivifier et non à mutiler.

La culture est un élément privilégié de notre développement, mais il faut anticiper sur les changements qui auront lieu dans notre région du fait de la croissance démographique de l’ensemble du Tiers-Monde. […] La première chose que les parents transmettent à leurs enfants, ce sont les convictions et leurs pratiques religieuses, et lorsqu’une population double en une génération, le nombre de fidèles s’accroît d’autant. Les missionnaires chrétiens ont déployé beaucoup d’efforts pour convertir les peuples colonisés, or, aujourd’hui, en quelques décennies, des centaines de millions d’êtres humains nouveaux vont grossir les rangs des adeptes de l’islam, de l’hindouisme, du bouddhisme et aussi des religions chrétiennes dans les pays riverains de l’Océan Indien. C’est en cela que Malraux avait vu juste en déclarant que le XXIème siècle serait religieux.

Les peuples se débattent dans les pires difficultés du fait notamment de l’héritage colonial et de leur intégration dans un marché mondial impitoyable où la valeur essentielle de l’Occident est celle du profit découlant de la loi du marché. Il est prévisible que, refusant la condition qui leur est faite, la lutte de ces peuples fasse appel à un certain nombre de valeurs de culture s’opposant à celles de l’Occident. Ces valeurs seront, pour la plus grande part, des valeurs religieuses. […]

À La Réunion, nous ne pourrons pas rester étrangers à ces grands courants, à ces rapports de forces religieux, idéologiques et culturels qui s’établiront dans le bassin de l’Océan Indien. Si la recherche de l’identité de ces différents groupes ethniques ne se fait qu’à travers l’identification religieuse, nous pouvons imaginer que des minorités iront jusqu’au bout de leur logique, c’est-à-dire vers l’intégrisme. Cette dérive touche toutes les religions: le catholicisme, l’islam, etc.

Or, quelle que soit l’importance de la religion dans ces pays, dans toutes les manifestations de la vie quotidienne, leur culture séculaire ne se réduit pas à cet aspect religieux, mais englobe toutes les données, elle inspire tout un comportement quotidien et s’exprime dans les formes élaborées de la littérature ou de l’art.

La culture est un lieu d’échanges extraordinaire et La Réunion […] en est un exemple. Dans sa vie de tous les jours, le Réunionnais peut mesurer l’apport de l’Afrique, de la Chine, de l’Inde, de Madagascar, des Comores et, évidemment et surtout, de l’Europe. Ces apports ont déjà été intégrés par tous, qui les considèrent désormais comme leur appartenant en propre en tant que Réunionnais et non pas seulement comme un emprunt. […]

Si nous voulons avoir un avenir fait des apports culturels de tous, pour que notre métissage de peuplement se traduise par un métissage des cultures, il faut combiner la recherche de notre passé et la correction des inégalités qui ont présidé à l’histoire. Évidemment, cette réévaluation porte atteinte aux mentalités, aux positions acquises sur le plan culturel, politique, religieux. En même temps, il faut prendre conscience que notre exemple est sans doute l’exception à la règle générale dans le monde de l’affirmation des différences, allant parfois jusqu’au rejet et à l’intolérance. […]

Un arbre sans racines ne peut grandir. Allons-nous vers un peuple bonzaï ou un peuple banian? Toute la colonisation a essayé de nous réduire à des bonzaï. Si on ne se raccroche pas à notre histoire, on est perdu. Je n’imagine pas d’avenir pour un peuple s’il ne s’est pas réapproprié son histoire.”

Paul Vergès, D’une île au Monde, Entretiens avec Brigitte Croisier, Chap. Peuple banian pour une île volcan, pp. 105-110, (L’Harmattan, 1993)


[1] Le banian, ou ficus benghalensis, arbre sacré de l’Inde, abrite souvent à La Réunion une chapelle (koïlou) de culte hindouiste. Il a la particularité d’avoir de nombreuses racines aériennes retombant autour du tronc central et formant des piliers qui symbolisent, pour les fidèles, le lien entre la terre et le ciel et qui donnent à cet arbre une ampleur phénoménale.

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