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Le Blog de Paul Vergès

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Hommage aux ancêtres morts sans sépulture

Par • 2 Sep, 2010 • Catégorie: Histoire

A l’initiative de la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise, le 31 octobre 2009, à Saint-Louis, au cimetière du Père Lafosse, a été inauguré un monument en hommage aux ancêtres réunionnais morts sans sépulture. Cet endroit avait déjà été consacré par des associations culturelles comme lieu de souvenance des esclaves dont la dignité d’êtres humains a été niée de leur vivant et, au-delà, après leur mort.

Cette cérémonie et l’installation d’une stèle veulent rendre un hommage durable au martyr de nos ancêtres esclaves et faire connaître leur héroïsme.

Chers frères et sœurs, mes chers compatriotes,

Aujourd’hui confondus et venant de toutes les couches sociales, de toutes les origines ethniques, appartenant à toutes les religions, nous sommes ici pour accomplir le premier acte d’une tradition historique.

Le Conseil régional est à la fois fier et conscient de ses responsabilités, alors qu’en cette date du 31 octobre 2009 nous rendons hommage pour la première fois à des centaines de milliers de nos ancêtres privés de sépulture, privés du droit d’être des humains et dont les âmes, comme le croient les Réunionnais, parcourent toute La Réunion, nos forêts, nos ravines, partout. Nous devons être conscients de notre responsabilité écrasante.

A l’origine, La Réunion était une terre inhabitée. Ce sont donc des responsables humains qui ont amené ici d’autres êtres humains et construit en moins de trois siècles et demi la société réunionnaise d’aujourd’hui. Outre des marins et des colons venus de France et d’Europe, l’écrasante majorité de nos ancêtres a été amenée de force de Madagascar, du Mozambique et, après la fin de l’esclavage, de l’Inde, de Chine et des Comores.

Cette période historique, on veut nous la faire oublier. Mais, de 1665 à 1848, plus de la moitié de l’histoire de La Réunion – 183 ans -, a été celle de l’esclavage, alors que, depuis l’abolition de l’esclavage en 1848 jusqu’à aujourd’hui, se sont écoulés seulement 161 ans. Dans la période contemporaine, la durée écoulée depuis l’abolition officielle du statut colonial ne représente que 63 ans, deux générations.

Or on a voulu nous priver de cette histoire, renier tout le martyr de nos ancêtres, ces centaines de milliers de femmes, d’hommes, d’enfants qui ont souffert ici et qui ont disparu comme « des bêtes » parce qu’on leur a refusé toute sépulture. (…) Où sont leurs ossements ? Où sont les restes de ces centaines de milliers de nos ancêtres ?

Cela montre le caractère totalement inhumain d’un régime esclavagiste établi ici pendant 183 ans, alors qu’il avait été aboli depuis longtemps en Europe. Dans le même temps où les idées d’égalité et de liberté mûrissaient en France grâce aux philosophes et aux traditions religieuses, dans le même temps où se préparait la grande Révolution de 1789 qui a donné lieu à la proclamation des Droits de l’Homme, ici a régné l’esclavage.

Le Code noir, officiellement, légalement, affirmait qu’un esclave ne peut pas être un homme ou une femme, mais qu’il doit être traité comme un « bien meuble », qu’on peut acheter, revendre, séparer de sa famille, mutiler, tuer. Et cela a existé pendant 183 ans ! Tout le monde admet qu’un des critères de la différenciation entre l’espèce humaine et les autres espèces vivantes, c’est la conservation des dépouilles mortelles et le culte des morts. Le propre de l’être humain, c’est cette interrogation sur ses ancêtres. Or, du vivant de nos ancêtres esclaves, on a nié leur caractère humain et, même après leur mort, on ne les a pas traités comme des êtres humains. (…)

Le pire est d’avoir tenté de le faire oublier par leurs descendants. Quand nous regardons notre histoire, toute la période de l’esclavage est une page qui reste à écrire, même si des historiens ont commencé ce travail. Qui honore-t-on aujourd’hui publiquement ? Par exemple, quelle est la statue la plus connue présente à La Réunion ? C’est celle de Mahé de La Bourdonnais, un des plus grands esclavagistes de La Réunion. De même, on est invité à aller admirer la beauté de la maison de Mme Desbassyns, légendaire esclavagiste.

On continue à honorer ceux qui ont été les dominants et on veut faire oublier les dominés. (…) On a voulu faire de nous des orphelins de notre histoire, des orphelins de nos ancêtres. Eh bien, ce scandale ne passera pas ! Il ne passera pas et nous devons rendre hommage à tous ceux qui ont commencé à travailler sur l’esclavage et ainsi aidé à préparer l’opinion.

A partir d’aujourd’hui, il nous faut prendre la responsabilité d’une tâche écrasante à accomplir : faire émerger la moitié de notre histoire et montrer par des études de toutes sortes comment ont vécu nos ancêtres.

Regardons notre paysage et la toponymie ! Les colons, les maîtres d’esclaves, les forces de répression ont dominé tout notre littoral, imposé leurs croyances. D’où toutes ces communes, toutes ces « paroisses », qui portent des noms de saints catholiques, de Sainte-Rose, à Saint-Benoît, à Saint-Denis, Saint-Paul, Saint-Pierre jusqu’à Saint-Philippe. Mais, dans la montagne, quels sont les noms que vous trouvez ? Salazie, Cilaos, Mahavel, Anchaing, Dimitile, Cimandef, etc. Que désignent les noms des pics? Nos ancêtres qui, pendant près de 2 siècles, se sont réfugiés dans la montagne pour montrer que c’étaient eux les êtres humains, eux les civilisés. Les barbares, c’étaient ceux qui maintenaient l’esclavage. Nous devons opérer ce renversement des valeurs morales et culturelles. Nous voulons nous approprier notre histoire et faire en sorte que chaque Réunionnais se rende compte de ce que les ancêtres ont vécu.

(…) Nous imaginons-nous ce martyr de près de deux siècles ? Pourquoi une telle conspiration du silence sur cette période qui a été la plus inhumaine, la plus tragique de notre histoire et qui a concerné les esclaves de Madagascar, du Mozambique, des Comores, et même de l’Inde ou de pays plus lointains ?

Pourtant, malgré la violence de l’histoire, ils ont apporté et maintenu les bases de l’apport africain à notre culture. Si aujourd’hui nous connaissons la musique d’origine africaine, le séga, le maloya, si on danse le moring, si on connaît nos contes, c’est grâce à celles et ceux qu’on a traités comme des « biens meubles » : ils nous ont transmis leur culture et aujourd’hui nous nous en réjouissons. Quand on chante et qu’on danse le maloya, se rend-on compte de la somme de souffrances qu’il a fallu pour maintenir cette culture, ici, face aux propriétaires d’esclaves ?

(…) Nous pensons qu’il faut prendre conscience du martyr et de l’héroïsme de tous ces ancêtres, de la valeur humaine qu’ils représentent.

Nous ne sommes donc qu’au début de toute une appropriation de notre histoire. Les intellectuels, les étudiants, les historiens, tout le monde doit s’y mettre parce que c’est une tragédie mais que c’est aussi un trésor que nous voulons découvrir. Notre responsabilité politique, notre responsabilité humaine, notre responsabilité de Réunionnais est de rendre hommage à nos ancêtres et faire connaître leur vie héroïque. (…)

Face aux affrontements extérieurs, identitaires ou religieux, nous avons une tâche historique à montrer. Sans abandonner une seule parcelle de notre conviction religieuse, de notre conviction philosophique, de notre vision historique, nous avons tous ici le souci de nous respecter sans aucune discrimination. Et cela c’est totalement nouveau en France.

Regardons la barbarie des temps modernes, caractérisée par la « solution finale » prônée par Hitler ! Comment reconnaître un Juif, puisqu’il est blanc comme les autres ? On invente alors une étoile jaune et on le discrimine par la couleur. Ici, l’idéologie colonialiste consiste à mépriser les gens en fonction de leur couleur : s’ils ne sont pas blancs comme un Européen, s’ils sont noirs en tant que Malgaches, Mozambicains, Comoriens, Indiens, dès le départ on essaie de les abaisser.

C’est le signe même de la barbarie et nous commençons seulement à la corriger et nous devrons aller jusqu’au bout grâce à notre interculturalité. Nous ne sommes pas l’addition de particularités culturelles, nous sommes le résultat de l’intégration de tous ces apports culturels qui font notre personnalité. L’hommage que nous rendons ici, aujourd’hui, n’est pas passager, c’est un point de départ.

Cette stèle essaie de symboliser ces centaines de milliers de femmes, d’hommes qui sont morts, qui ont été tués par les chasseurs de marrons, qui ont connu pendant des siècles la fuite ou la résistance dans nos cirques et dont les restes ont disparu parce qu’on les a privés de sépulture. Notre stèle posée aujourd’hui c’est la sépulture de toutes ces « âmes errantes », si familières à la tradition réunionnaise, les âmes de toutes celles et de tous ceux qu’on a voulu priver de caractère humain. C’est là que nous viendrons constamment en pèlerinage parce que, si on nous a privés matériellement des ossements, leur âme est là et nous appelle à résister, à les honorer et à faire en sorte que leur vie n’ait pas été perdue, même si on a tout fait pour les faire oublier.

Aujourd’hui est le point de départ d’une reconquête de notre histoire, une réappropriation de notre histoire : pour que les Réunionnais n’aient plus à s’interroger sur leur identité, mais qu’ils soient fiers d’une identité exceptionnelle, unique au monde, parce qu’elle se base sur les apports diversifiés de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique. Cette identité est notre richesse et nous en sommes reconnaissants à nos ancêtres.

(…) C’est une tâche immense, c’est une tâche d’honneur, et c’est pourquoi nous vous appelons dans le recueillement à mesurer notre responsabilité et vous invitons à accomplir cette tâche libératrice

Paul Vergès

Saint-Louis, Cimetière du Père Lafosse

31 octobre 2009

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