D'une île au monde …

Le Blog de Paul Vergès

Police : A+ A- A

La longue marche de l’égalité

Par • 18 Août, 2010 • Catégorie: Histoire

Le 18 mars 2006, Paul Vergès accueillait à l’hôtel de Région François Baroin, ministre de l’Outre-mer, et Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, pour commémorer le 60ème anniversaire de loi du 19 mars 1946 qui a transformé la Guyane, la Guadeloupe, la Martinique et La Réunion en départements d’Outre-mer. Voici un extrait de son intervention.

Quand nous regardons l’objectif de 1946 et que nous relisons les débats, il est manifeste que le but de l’ensemble des représentants des quatre « vieilles colonies » était un but d’égalité sociale. Les débats de l’Assemblée le montrent également. L’application de cette réforme fait ressortir les réticences du Ministre des colonies de l’époque, Marius Moutet, qui évoquait le coût financier de ce que représentait l’accession de centaines de milliers d’hommes et de femmes à la qualité de citoyen français et à l’exercice du droit à l’égalité. Constamment ressurgit l’argument du coût financier de la mise en œuvre de ce principe d’égalité. D’où 40 ans, 50 ans de luttes où il n’est pas question de remettre en cause la sincérité des uns et des autres.

Quelles furent les étapes de cette bataille ? Il ne s’agit pas de rejeter toutes les critiques sur l’adversaire et de considérer qu’on avait toutes les qualités. Il s’agit d’essayer de voir historiquement quels étaient les arguments des uns et des autres. D’un côté, ceux qui étaient pour l’égalité le plus tôt possible et qui se sentaient animés par le mot de Robespierre : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! », celui de l’égalité. De l’autre, ceux qui se voulaient réalistes et qui estimaient qu’il fallait évoluer à travers diverses étapes. 60 ans plus tard, en 1996, l’égalité sociale est réalisée pratiquement dans tous les domaines. Des retards, des déficits, les caractères spécifiques de La Réunion, sa croissance démographique continuent à faire l’objet d’un débat légitime. Mais chacun peut dire qu’il a participé à la bataille pour arriver à l’égalité sociale des Réunionnais et des Métropolitains, des citoyens de la République Française. C’est un élément considérable dans ce que nous pensons être une analyse historique. Comment quatre « vieilles colonies », qui représentent aujourd’hui plus d’un million cinq cent mille habitants, ont-elles mené cette lutte pendant 60 ans pour aboutir aujourd’hui à cette égalité ?

Mais cette égalité matérielle, cette égalité sociale constitue la revendication de milliards et de milliards d’êtres humains dans le monde. Quand il est question des inégalités entre le Nord et le Sud, du retard existant dans le Sud, celui-ci concerne d’abord le plan social, la santé, le logement, l’eau, l’emploi, les revenus, les communications, etc. Autrement dit, cette première partie d’une décolonisation, nous pensons l’avoir obtenue, ce qui ne diminue en rien l’importance du traitement de nos spécificités, par exemple notre rythme de croissance nécessaire pour régler le problème de l’emploi, compte tenu de notre transition démographique. Nous pensons qu’il est important, en ce 60ème anniversaire, de dire que dans un mouvement de décolonisation qui a touché le monde entier, en tant que composante historique de ce mouvement, nous avons, nous, atteint notre premier but qui est celui de l’égalité. Celle-ci est passée d’un caractère théorique à une réalité concrète et pratique, produisant en une ou deux générations un bouleversement de notre société qu’aucun peuple, me semble-t-il, n’a connu. Et nous l’affirmons en ne masquant aucun déficit ni retard. Ce résultat est à mettre au compte de tous les Réunionnais qui, pendant ces 60 ans, se sont battus, au besoin se sont opposés, mais dont la convergence objective des efforts nous a amenés à cette égalité que nous célébrons aujourd’hui.

En ce sens, selon le mot de notre compatriote Raymond Barre, la départementalisation a atteint ses limites en atteignant son but. Il s’agit donc aujourd’hui de voir comment aller plus loin, dans la fidélité à ce qui a été fait, pour que notre pays connaisse un développement durable. Ainsi notre pays apportera sa contribution à l’étape actuelle de remise en cause d’un ordre mondial séculaire, par la défense de sa culture spécifique et de son identité, en lien avec la volonté de s’intégrer, comme en 1946, à une entité étatique plus grande qui est la République Française, intégrée elle-même dans l’Union Européenne. Cette intégration doit en même temps prendre en compte notre environnement géographique ayant vu l’émergence de peuples devenus indépendants. Comment allons-nous concilier l’histoire et la géographie en étant fidèles à ce qui animait nos pères dans leur combat libérateur ?

Nous avons là, à notre sens, une illustration évidente d’un mot de Jaurès : « C’est en allant à la mer que le fleuve reste fidèle à sa source ». Et nous allons vers ce grand développement en étant fidèles à notre source. C’est ce mouvement de la vie que nous devons épouser.

Extrait de Du rêve à l’action, chap. « Histoire et politique », pp. 68-70, Océan Editions 2007.

Marqué comme : , , , ,

Une Réponse »

  1. Bonjour, lors d’une conférence de presse vous avez évoqué le statut de départementalisation de 1946 comme étant un statut arrivé à sa fin, j’aimerais en savoir un peu plus, à quelques jours du 19 mars? Je vous remercie.

Laisser un Commentaire