D'une île au monde …

Le Blog de Paul Vergès

Police : A+ A- A

Notre peuple est un peuple issu d’un crime contre l’humanité …

Par • 25 Juil, 2010 • Catégorie: Histoire

Intervention de Paul Vergès lors du séminaire « La Réunion, réunion des peuples », organisé par le Dr Cartault, généticien, chef de service au CHD de Bellepierre, le 10 novembre 2005, à l’Université de La Réunion.

…. puisque l’esclavage a été reconnu comme tel par le vote du Parlement français en mai 2001: c’est ainsi que nous entrons dans l’Histoire. Une histoire où l’esclavage a été légalisé par le Code noir. C’est un des seuls Etats où des êtres humains sont « réputés meubles » [1] et qu’ils peuvent être mutilés par leurs maîtres, vendus ou mis à mort. Ceux qui «justifiaient » ce système l’ont fait au nom d’une idéologie de supériorité raciale qui a perduré après la période de l’esclavage, car elle était une des conditions du maintien du système de l’engagisme et de la colonisation directe.

D’où le devoir pour un politique d’essayer de comprendre : comment une société bâtie dès le départ sur des principes d’inégalité des « races », comme ils disaient, justifiant des inégalités sociales, peut-elle aboutir aujourd’hui à un métissage biologique et culturel qui est, à notre avis, la caractéristique de notre société ? Comment et pourquoi ?

D’autant plus que dans la tête des Réunionnais subsiste la lutte entre ces idéologies d’inégalités sociales, humaines et autres, et des valeurs opposées. Car nous ne devons pas oublier que l’empire colonial français a été le produit de la République. C’est au nom de ses valeurs de Liberté, d’Egalité et de Fraternité que celle-ci a asservi des peuples depuis l’Indochine jusqu’à l’Afrique, y compris l’Afrique du Nord. Comment gérer ces contradictions ? Et comment comprendre que chez les Réunionnais la mentalité basée sur ces inégalités se maintienne à côté d’une volonté d’arriver d’abord à un modus vivendi, puis à créer une société sur ces nouvelles valeurs. (…)

Le métissage biologique est célébré ici et fait l’objet d’une constatation admirative unanime, mais on oublie qu’il a commencé à l’époque de l’esclavage et de l’engagisme par la violence extrême des maîtres sur les femmes esclaves, à cause d’une politique qui introduisait ici des hommes en nombre beaucoup plus élevé que celui des femmes, puisque c’est leur force de travail qui était l’objet des échanges. On oublie que pendant les longs voyages de la traite négrière avait lieu la pariade : les femmes esclaves étaient livrées à l’équipage en récompense, en quelque sorte, avec l’avantage en prime qu’une esclave enceinte valait plus cher sur le marché où elle était vendue.

Comment expliquer qu’à partir de cette idéologie génératrice du Code noir, du mépris le plus total, de la négation absolue de l’égalité, nous en soyons arrivés là ? (…)

Pendant longtemps, ceux qu’on appelait des « bâtards » ont été ainsi marqués, mis dans des ghettos et méprisés. Depuis un demi-siècle, les données s’inversent. Pourquoi ? Comment ces valeurs fondatrices et traditionnelles de la colonisation ont-elles été remises en cause en un demi-siècle ? Quelle est la part des transformations de cette nouvelle société ? Quelles sont les conséquences de la transition démographique remplaçant une société assoupie par une société en plein dynamisme démographique, une société rurale par une société urbaine ? Entre les difficultés de transmission de ces valeurs orales et l’intrusion des méthodes modernes de communication, qu’est-ce qui a joué ? En même temps, la protection sociale, les nouvelles conditions sociales ont permis une énorme avancée des couches maintenues pendant des décennies dans la misère et la pauvreté et cela en l’espace d’une vie humaine.

(…) La démonstration est faite que, placés dans les mêmes conditions, il n’y a pas de peuple supérieur, pas de culture supérieure. C’est la tâche fixée par les conditions actuelles de La Réunion

Pour cela, il faut bousculer les tabous qui restent dans la tête à l’échelle d’une vie humaine.

Pour la totalité, se reporter à l’ouvrage : Du rêve à l’action, pp. 27-33, Océan Editions, 2007.


[1] Le Code noir, « texte juridique le plus monstrueux d’aient produits les Temps modernes » selon le professeur de philosophie politique Luis Sala-Molins, est un « recueil d’édits, déclarations et arrêts concernant les esclaves nègres de l’Amérique » dès 1685, étendu à la Guyane en 1704 et aux îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion) en 1723.

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