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La parole à Raymond Mollard, certifié de Lettres, élu syndical (1978-2004), conseiller régional (2004-2010)

Par • 28 Sep, 2010 • Catégorie: La parole à

Sauver l’école républicaine !

Cela va sans dire, mais ira encore mieux en le disant : si l’argent est au coeur de l’économie, l’éducation est l’âme de la société. Elle est à la fois le socle sur lequel s’édifie l’avenir, le creuset des valeurs républicaines où se forge le lien social pour les nouvelles générations de citoyens, le laboratoire d’acquisition des savoirs fondamentaux et des savoir-faire professionnels. Elle doit ouvrir à chaque enfant un itinéraire de découverte progressive de soi-même et du monde, en s’efforçant par des mesures appropriées de corriger les handicaps de toutes natures qui, à La Réunion plus qu’ail-leurs, constituent des obstacles souvent insurmontables à la réussite scolaire d’un très grand nombre de jeunes.

Malheureusement, dans une académie qui n’a qu’un peu plus de 25 ans d’âge, dans un contexte de forte progression démographique, et un environnement social particulièrement défavorisé, notre système éducatif, ballotté de réformes inadaptées en expérimentations illisibles, porté à la limite de rupture par une austérité budgétaire sans cesse croissante, démotivé par un discours officiel d’auto-satisfaction coupé des réalités du terrain, est entrée dans une spirale de « grande souffrance » où l’enthousiasme et la soif d’apprendre cèdent trop souvent la place au doute, à la démotivation et à l’échec.

Que faire ?

D’abord, cesser de se payer de mots, regarder objectivement les choses et poser un diagnostic réaliste, à mille lieues des certitudes filandreuses que nous resservent à chaque rentrée ministres et recteurs qui, à l’instar de Pangloss, pensent que « ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise : il fallait dire que tout est au mieux ».
Ensuite, partir d’un bilan global du système éducatif, car aucun secteur n’est épargné par les difficultés : des apprentissages fondamentaux de l’école primaire aux échecs massifs constatés à l’Université, en passant par les nombreuses sorties sans diplômes constatées au collège et la compartimentation à base sociale sanctionnée au lycée, tous les indicateurs nous alertent sur l’impérieuse nécessité de redonner cohérence, dynamisme et équité à l’ensemble du cursus d’éducation-formation.

Ceci posé, l’urgence est incontestablement de redonner des ambitions et du sens à l‘école réunionnaise en lui assignant une « feuille de route » fondée prioritairement sur les six axes suivants :

  1. S’inscrire activement (et plus seulement verbalement) dans une stratégie de résorption de l’illettrisme, en coordination étroite avec l’ensemble des collectivités et organismes de formation, Cette stratégie doit posséder sa logique pédagogique, son approche socioculturelle, son calendrier, ses évaluations d’étapes, ses financements.
  2. Définir, de la maternelle à l’Université, une stratégie continue de détection de la difficulté scolaire, de remédiation (en évitant la fausse solution des classes-ghettos), et par là même de lutte contre l’échec scolaire, alliant à la fois pédagogie différenciée, approches transversales et réorientations positives. Il est absolument insupportable de continuer à enregistrer à La Réunion des taux de sortie du système éducatif à seize ans qui sont pratiquement le double des taux nationaux.
  3. Valoriser fortement les voies technologique et professionnelle, non plus en glosant sans y croire sur leur « égale dignité » avec la voie générale, mais en construisant des filières cohérentes, visibles pour les jeunes et leurs familles, ancrées sur les principaux champs du savoir technologique (énergies renouvelables, construction durable, protection de l’environnement, production agroalimentaire, hôtellerie-restauration-tourisme, aide à la personne…) Les lycées professionnels, mais aussi les BTS, l’IUT, les formations d’ingénieurs doivent bénéficier de cette valorisation, qui s’attachera à une meilleure adéquation entre les formations et les professions, notamment en donnant sa pleine efficacité à l’apprentissage, qui rappelons-le représente une voie à part entière de formation initiale.
  4. Ouvrir à tous le droit à la mobilité éducative, qu’il s’agisse de voyages linguistiques, de stages professionnels, d’échanges d’élèves ou d’enseignants, d’études doctorales, de séjours en entreprise (y compris à l’étranger). Est-il logique que le ministre de l’éducation nationale propose des stages d’anglais à tous les élèves de secondes, sans même que les moyens budgétaires correspondants soient identifiés ? Comment concevoir, même, que l’ouverture sur le monde ne prenne pas aussi la forme, pour les élèves réunionnais, d’une découverte des pays environnants et de leurs sociétés ?
  5. Repenser complètement le dispositif de recrutement et de formation des maîtres, en revenant, prioritairement, sur la désastreuse réforme dite de « mastérisation » des formations, qui utilise les stagiaires comme de simples moyens d’enseignement, les prive d’une réelle formation, et remet en cause l’existence même des IUFM. Il faut également revenir aux pré recrutements (sur le modèle des IPES dans les années soixante), qui permettraient d’ouvrir aux nombreux étudiants réunionnais qui le souhaitent, dès le niveau L1 ou L2, l’accès à la préparation d’une carrière enseignante en bénéficiant jusqu’à leur succès au concours d’une rémunération décente.
  6. Enfin, donner à l’Université les moyens qui lui sont indispensables pour répondre aux défis de la mondialisation et faire face à la nécessaire démocratisation de l’enseignement supérieur, actuellement bien en panne. La France n’affecte que 1,3 % de son PIB à l’Université (hors grandes écoles) alors que les Etats-Unis, par exemple, lui consacrent 3,3 %. Conduire des pro-grammes de recherche, établir des partenariats avec d’autres universités, promouvoir les échanges d’étudiants, exercer l’ensemble des prérogatives liées aux dispositions de la loi Pécresse sur l’autonomie des universités, autant d’exigences qui, dans une université distante de dix mille km de la métropole comme l’est celle de la Réunion, dépendent au tout premier chef d’une politique volontariste qui doit s’engager sans retard.

Il nous faudra, bien entendu, revenir de façon détaillée sur ces différents axes, et examiner les causes de dysfonctionnement ou de blocage qui affectent en profondeur l’institution éducative. Mais il est clair que la levée de ces difficultés suppose des choix politiques fondamentalement différents de ceux auxquels s’est arrêté l’actuel gouvernement. Lors de sa première visite officielle dans notre île, le 20 décembre 2008 (date symbolique du 60e anniversaire de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du 160e anniversaire de l’abolition de l’esclavage à La Réunion) Rama Yade déclarait au « Quotidien » : « C’est par l’école que l’on s’intègre. Cette école républicaine a longtemps joué le rôle principal d’ascenseur social. Elle le fait moins aujourd’hui. (…) L’ascenseur social est bloqué ». Et le Président de la République, dans ses vœux au monde de l’éducation et de la recherche affirmait en janvier 2010 : « Un pays qui recrute ses élites dans 10 % de sa population se prive de 90% de son intelligence ». Après des constats aussi lucides, on aurait pu s’attendre à des changements radicaux dans la politique éducative du gouvernement. Malheureusement, le récent passage du ministre de l’éducation nationale dans notre île n’a pas apporté le moindre début de réponse à l’ensemble de ces questions.

Raymond Mollard – le 28 septembre 2010

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