D'une île au monde …

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La mondialisation porte-t-elle en elle sa propre contradiction ?

Par • 3 Août, 2010 • Catégorie: Mondialisation

Comment accepter que mon semblable, parce qu’il vit en Somalie, ait un enfant qui risque de mourir avant l’âge de deux ans ? (…) Comment tolérer de telles inégalités dans un monde fini ? Ce droit de vivre, de manger à sa faim, d’être soigné, éduqué, des milliards d’hommes ne peuvent en bénéficier. Un être humain égale un être humain, qu’il fasse partie d’une population africaine ou de l’intelligentsia new-yorkaise.

Au XVIIIe siècle, St-Just disait que le bonheur était une idée neuve en Europe. Je crois qu’aujourd’hui, dans le monde, l’Egalité est une idée neuve.

Une idée neuve… n’est-ce pas plutôt à la fois une vieille espérance et une utopie lointaine quand on constate l’extrême écart de niveau de vie entre les pays développés et les pays pauvres ?

Je crois que la mondialisation de l’histoire va à la fois révéler la contradiction et aider à la résoudre. Les valeurs proclamées par l’Occident, à travers les Droits de l’homme, sont en train de pénétrer partout dans le monde. Longtemps utilisées contres les Etats bureaucratiques de l’Est européen, elles ont été claironnées dans le monde entier. Leur dispersion et leur vie propre dans le monde s’appliqueront de plus en plus à la situation des pays du Tiers-monde par rapport aux pays développés.

Un véritable effet boomerang ! L’Occident a brandi ces droits de l’homme dans son offensive idéologique contre l’Europe de l’Est. Or le voilà sommé d’appliquer réellement ces droits au niveau planétaire.

Ces droits seront arrachés par les autres peuples qui en feront leurs valeurs propres. La revendication de l’Egalité portée par des milliards d’hommes sera un levier d’une force considérable.

De plus, la mondialisation de la communication apporte dans les bidonvilles le spectacle quotidien du mode de vie des pays riches. Or ce modèle n’existe que par le pillage du reste du monde. Comment 80 % de l’humanité pourraient-ils rêver d’atteindre le niveau de vie des 20 % si ces 20 % n’ont ce niveau de vie que par la surexploitation des richesses et du travail des 80 % ?

Il n’y a pas que l’accaparement des richesses et leur utilisation par une minorité qui est en cause, le « modèle » ainsi bâti et les conséquences de ce « modèle » sont également en cause.

(les donnéeschiffrées) concernant les seuls domaines de l’énergie et de la pollution, démontrent que le « modèle » occidental – celui de 20 % de l’actuelle population mondiale – ne peut être étendu à l’ensemble de l’Humanité. Toutes les richesses actuelles de la Terre entière n’y suffiraient pas.

Il faudrait ajouter que ce « modèle » ne doit pas être étendu à l’ensemble de l’Humanité. Au cas contraire, l’aggravation du gigantesque gaspillage actuel, l’épuisement accéléré des ressources fossiles non renouvelables et les conséquences catastrophiques qui en découleraient conduiraient l’Humanité tout entière au suicide.

Cela implique, en mobilisant connaissances scientifiques et possibilités techniques actuelle, de concevoir un nouveau modèle de développement préservant la nature et utilisant les potentialités humaines actuelles dont nous savons qu’elles doubleront en deux générations. (…)

Les valeurs proclamées de la civilisation occidentale s’appuient sur un modèle qui n’est pas généralisable. Il ne peut donc être présenté comme universel. Et au-delà des valeurs proclamées, ses vraies valeurs, l’argent, le profit et la marchandise, sont celles qui portent sa décadence.

Mais comment, dans un rapport de forces international défavorable, la revendication de l’Egalité par le Tiers-monde peut-elle renverser l’ordre actuel ?

Cela représente plusieurs décennies, voire des siècles de lutte devant nous. Car il n’est pas possible de remettre en cause cinq siècles de domination, avec l’héritage laissé, et de pouvoir le remplacer en cinq ans ni même cinq décennies. La remise en cause sera donc longue. (…) Ce nouvel ordre économique mondial, en tant que mot d’ordre, est un leurre, si on ne voit pas qu’il est inséparable de l’exigence d’un nouvel ordre social mondial.

(extrait du livre d’entretiens avec Brigitte Croisier, D’une île au monde, pp. 278-281 l’Harmattan, 1993)

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