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Le Blog de Paul Vergès

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« L’accord » de sortie de crise ? Un aménagement de la misère !

Par • 7 Mar, 2012 • Catégorie: Que faire ?

Après quelques jours d’agitation et de mouvements de mécontentement, un « accord » a été trouvé. Celui-ci s’est accompagné du plus grand scepticisme de la part de la population réunionnaise, comme l’ont montré les débats et les contributions. Ce scepticisme est apparu alors que cet accord n’a pas été totalement appliqué. La question qui se pose est donc de savoir ce qui va se passer, dans un avenir immédiat.

Lors de la discussion du budget de l’outre-mer, au Sénat, dans mon intervention, j’avais attiré l’attention du gouvernement sur la rapide évolution de la situation outre-mer, une évolution qui n’allait pas dans un sens positif. J’avais également rappelé que, parmi tous les pays d’outre-mer, La Réunion était certainement le territoire le plus touché par la crise et que, tôt ou tard, des incidents allaient éclater.

Une répression génératrice de frustration et de colère

Ce qui s’est passé quelques mois plus tard. L’ampleur des manifestations, les réactions aux affrontements de ces 5 jours ont eu un retentissement important sur le plan national.

Les journaux, aussi différents que « Le Monde » ou « L’Humanité » s’en sont fait l’écho. Parmi les commentaires, ces propos parlent de « l’apartheid social » que connaît notre île. Autre point souligné : la dureté de la répression par les juges concernant ceux qui ont été qualifiés « d’émeutiers ».

Le pouvoir a donc réprimé ces désordres de manière très lourde. Et il a créé les conditions de la protestation : la répression sans commune mesure par rapport aux faits, aura pour conséquence, lors de la prochaine explosion sociale, de générer des actes plus violents que ceux commis durant ces 5 jours !

1.000 contrats dits aidés. Oui mais…

Pour tenter de calmer la colère des jeunes, le gouvernement vient de proposer 1.000 contrats dits aidés à destination de la jeunesse réunionnaise. Mais cela ne correspond pas aux attentes des jeunes. De plus, avant l’affectation de ces contrats, il est impératif que toute la transparence soit faite sur les 25.000 contrats déjà proposés à La Réunion.

C’est dans ce sens que nous avons demandé au Préfet de nous communiquer le bilan de ces emplois : où sont-ils passés ?  à qui ont-ils été distribués ? Ce sont là des questions qui exigent des réponses, la population réunionnaise étant en droit de savoir.

Par ailleurs, afin que toute la lumière soit faite et que l’attribution de ces contrats se fasse dans la plus grande transparence, parmi les propositions que nous avons formulées, il y a la création d’un comité composé de personnalités, d’élus, d’administrateurs, d’usagers potentiels etc. pour l’attribution de ces contrats, selon des critères établis préalablement.

Cela permettra d’enlever tout soupçon sur l’utilisation faite de ces contrats. D’autant plus que ce contingent de 1.000 contrats arrive – comme par hasard mais comme d’habitude – à quelques mois d’échéances importantes : élections présidentielle et législatives.

Un dangereux précédent

La situation créée à La Réunion a également eu un écho aux Antilles. Le Président du Conseil régional de Guadeloupe, Victorin Lurel, a fait une mise en garde contre le précédent contenu dans ces accords : en effet, la « sortie de crise », si l’on peut appeler ainsi cet accord, fait porter la totalité de l’effort sur les collectivités réunionnaises : Conseil régional et Conseil général. Ce sont eux qui paieront la facture. Et à travers eux, ce sont bien évidemment les Réunionnaises et les Réunionnais.

Cette participation financière de la Région et du Département de La Réunion à la conclusion de ces événements ouvre donc la voie à ce gouvernement pour qu’il applique cette même solution aux Antilles ou en Guyane.

Le LKP d’Elie Domota, s’est lui aussi interrogé sur les événements de La Réunion, en soulignant que le gouvernement, face aux mêmes facteurs (protestation contre la vie chère et l’absence d’emploi ou un pouvoir d’achat limité pour une grande partie de la population), a reproduit le même discours. Mais qui ne change rien au fond des problèmes. Alors, pourquoi le gouvernement s’obstine-t-il dans une voie qui mène à l’impasse ?

La question des salaires

Cette impasse, c’est celle d’un développement mis en place depuis 1946. Les conditions de vie à La Réunion étaient déplorables, la misère considérable. Mais le mot « chômage » n’existait pas.

La fonction publique ne comptait à cette époque que le gouverneur, les militaires, les fonctionnaires de justice et quelques autres services avec des traitements coloniaux sur-rémunérés. Sont arrivés ensuite d’autres fonctionnaires pour lesquels le gouvernement a mis en place le même statut : une « prime de vie chère » et d’autres dispositifs de sur rémunération. Ou des conditions particulières : trois années de travail outre-mer équivalent à 4 annuités pour la retraite! Avec, qui plus est, une retraite majorée de 35%. Ce qui représente un différentiel, à effectif égal et fonctions identiques, un surplus de 600 millions d’euros à La Réunion !

Trois autres éléments sont à souligner : Avant la loi de 1946, les responsables des services de l’Etat étaient des Réunionnais, après cette loi, il n’y a plus de Réunionnais à la tête de ces services et para-fonctionnaires ! En outre, la « prime de vie chère » mise en place par l’Etat varie, pour ses fonctionnaires, de 70% à 47%.  Enfin, dans certaines catégories professionnelles (banque, EDF, IEDOM, médecins etc.), la sur rémunération varie de 47% à 20% !

Rappelons que c’est le gouvernement qui est le principal responsable de la grille de revenus de ses employés et c’est le traitement qu’il leur verse qui génère une sur rémunération dans les secteurs publics ou para publics !

Par contre, le principe d’égalité sociale – qui devait s’appliquer dans les premières années après la loi de 1946 – ne s’est totalement opéré que … 50 ans plus tard. Rappelons l’exemple du FASSO : le gouvernement prélevait un montant sur les allocations familiales destinées aux familles réunionnaises afin d’alimenter les caisses des cantines scolaires !

La question des monopoles

L’une des revendications de ces 5 jours portait sur le coût du carburant. A La Réunion, chaque année, 25.000 nouvelles voitures viennent augmenter le parc automobile estimé aujourd’hui à 400.000 véhicules.  Ce « tout automobile » est la conséquence de la suppression du chemin de fer.

Et cela a entraîné La Réunion dans un système de monopole ou d’oligopoles, tant pour ce qui est de l’achat de véhicule, ou de l’approvisionnement en carburant qu’en achat de pièces détachées ou d’assurance etc.

L’apport financier venant de France métropolitaine a eu aussi pour conséquence la modification du tissu commercial : dans les années 50, on a vu apparaître les premières « moyennes surfaces ». Face à une demande – supposée ou créée artificiellement -, des groupes commerciaux se sont positionnés et se sont installés. A tel point, qu’aujourd’hui, toutes les villes ou presque ont leurs grandes surfaces et leur centre commercial, l’évolution de l’urbanisation ayant été également une cause de ces nombreuses implantations et facilitant leur attractivité. On va faire ses courses en voiture et les centres commerciaux proposent des grands parkings ! Conséquence de cette évolution : le petit commerce a fortement été touché.

Et qu’achète-t-on dans ces grandes surfaces ? Des produits importés. La Réunion est totalement dépendante de l’extérieur, notamment pour les produits alimentaires. On se souvient des conséquences de l’éruption du volcan d’Islande : les conditions météorologiques étaient telles qu’aucun avion ne pouvait décoller d’Europe, l’approvisionnement de l’île était « menacé » et le Préfet avait du organiser une conférence de presse pour tenter d’apaiser les inquiétudes !

La question du « développement endogène »

L’accord de « sortie de crise » épargne l’Etat financièrement mais fait tout supporter par les collectivités locales, Région et Département. C’est une application du principe répété par ce gouvernement « développement endogène » : autrement dit : « débrouillez-vous tout seul ».

La décision de la Région et du Département est lourde de conséquences : non seulement parce que cela crée un précédent, mais aussi parce que les Réunionnais sont pénalisés : l’Etat ayant refusé l’augmentation des prestations sociales (allocations ou retraites etc.), ou d’intervenir efficacement pour casser les monopoles, la situation reste la même et si les prix vont baisser, c’est en prélevant sur les fonds des collectivités, donc des Réunionnais.

Il s’agit là seulement d’un aménagement de la misère et les miettes glanées après ces 5 jours ne consoleront pas la population réunionnaise.

Pire : les mesures prises vont à l’encontre d’une amélioration de la situation. Comme lors des événements des Antilles, le gouvernement a agi dans la précipitation, tout en se satisfaisant d’une solution qui va priver les Réunionnais de toute possibilité d’investissement, les crédits versés aux baisses des prix sont autant d’argent qui ne serviront pas à la construction de logements, routes ou équipements …

Enfin, il convient de souligner l’attitude du Président de Région. Il impose sa solution : le versement des recettes d’octroi de mer non aux communes pour favoriser l’investissement, mais dans le fonds destiné à compenser les hausses de prix ou des prix trop élevés.

Cela est irresponsable. Non seulement parce que le droit français interdit toute tutelle d’une collectivité sur une autre – et dans ce cas, la Région veut imposer sa tutelle aux mairies -, mais aussi parce que ces sommes ne pourront servir à la création d’activité et d’emplois, par des chantiers etc.

Devant l’accueil réservé des maires à la proposition d’une réaffectation des recettes d’octroi de mer, le Président de Région a brandi une menace ; l’application d’un taux zéro d’octroi de mer. Ce qui signifie l’effondrement total des recettes et l’impossibilité pour les élus municipaux de prévoir un budget tant pour 2012 que pour 2013 !

Quelles solutions ?

Le système départemental d’intégration a donc épuisé tous ses moyens pour permettre le développement de La Réunion. Sauf peut-être à appliquer une majoration de 53% à tous les revenus et prestations servis à La Réunion !

Aujourd’hui, on voit de plus en plus apparaître des exaspérations, dans le courrier des lecteurs des quotidiens, comme ce texte intitulé « l’infamie de la sur rémunération ». Cette exaspération constante et grandissante va provoquer, tôt ou tard, l’explosion du système.

Il nous faut donc imaginer d’autres solutions. Aujourd’hui, les « départementalistes » d’hier nous parlent d’une « rupture » à réaliser dans le développement. Mais qu’entendent-ils par « rupture » ? Où sont leurs propositions concrètes ? Quelles sont leurs « solutions radicales » ?

Depuis 1992, le PCR a proposé des solutions permettant à la fois de préserver les avantages acquis et de commencer à appliquer plus d’équité sociale dans les revenus. Il ne saurait être question d’une suppression unilatérale du dispositif. Il ne saurait non plus être question de tout laisser en l’état.

Il y a des alternatives et des solutions crédibles et réalistes. C’est ce que nous avions proposé, par la création d’un fonds d’épargne, adossé soit à la rémunération avec des taux d’intérêts progressifs.

Les événements de ces derniers jours ont donc mis cette question de la cohésion sociale au devant de la scène ; et au cœur de cette cohésion sociale, figure, bien évidemment, la question des revenus.

Il nous faut préserver cette cohésion sociale. Il  appartient aux élus de le faire. Encore faudrait-il qu’ils se gardent de courir à la préfecture pour y proposer des solutions qui n’en sont pas, tout en se félicitant de l’action du gouvernement (les 1.000 contrats aidés), alors que ce même gouvernement a apporté sa contribution financière en Guadeloupe, en Martinique ou à Mayotte… Et qu’il n’a pas eu à le faire à La Réunion !

La situation à La Réunion aujourd’hui n’est pas satisfaisante, loin de là. Les problèmes persistent. Aucune solution pérenne n’a été avancée. Ainsi, au lendemain du 6 mai, date du 2e tour de l’élection présidentielle, le nouveau Chef de l’Etat et son équipe auront à gérer la situation et à prendre leurs responsabilités.

 

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