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Le Blog de Paul Vergès

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A l’occasion du 20 décembre. De multiples initiatives pour la réappropriation de l’Histoire face à un combat d’arrière-garde.

Par • 27 Déc, 2010 • Catégorie: Que faire ?

La moitié de la courte histoire de La Réunion (350 ans) a été marquée par l’esclavage. Durant cette longue période, de génération en génération, des femmes et des hommes ont été considérés non comme des humains, mais comme meubles, traités comme des bêtes, vendus, achetés, marqués au fer rouge. Des femmes et des hommes qui sont morts mais sans sépulture, comme effacés de l’histoire, comme n’ayant jamais existé.

Rares sont les peuples qui ont été marqués pour la moitié de leur histoire par l’esclavage et pour le siècle suivant par la colonisation directe. Tel a été le sort de la Réunion. Aujourd’hui, pouvons-nous être comptables de notre histoire si nous ne la connaissons pas, si nous ne la respectons pas ?

Cette réappropriation de notre histoire, menée dans le cadre d’une lutte incessante contre le pouvoir établi, est notamment symbolisé par le 20 décembre. Fête réunionnaise de la Liberté, commémoration de l’abolition de l’esclavage.

Longtemps célébrée par de petits groupes, et tout particulièrement dans les anciens camps des grandes propriétés sucrières, elle a pris, au fil des années, un caractère public : dès 1971, les communes gérées par les communistes ont décidé de sortir cette date du fénoir. Depuis 1982, la journée est fériée officiellement.

Mais aujourd’hui, en 2010, quelle est la signification du 20 décembre ?

Il faut souligner la multiplicité et la diversité des initiatives prises.

Citons quelques unes. Le séminaire sur la révolte de Saint Leu et le martyre d’Elie, la célébration du marronage à Saint Leu, les intéressantes réflexions de Dary Sicard et de Pontgérard, l’initiative de l’association Protea sur le thème : « Les révoltés de l’Histoire », etc…

La mairie de Saint-André a placé cette manifestation sous le thème « Résistances et esclavage », et a procédé à l’inauguration d’un monument doté de plaques sur lesquelles sont inscrits les noms des esclaves affranchis en 1848. A Saint-Paul, à l’Entre-Deux, ont été organisées des débats intéressants.

Il y a là, indubitablement, une réelle prise de conscience de notre histoire et une volonté certaine d’affirmer une réalité que l’on a très longtemps cachée.

Cette floraison d’activités fait contraste avec l’initiative portée par la Région, dans le cadre de ce 20 décembre 2010, qui s’inscrit dans la pure tradition coloniale de priver les Réunionnais de leur histoire.

N’est-il pas symptomatique de voir que la collectivité régionale a, entre autres, choisi de mettre en valeur le musée de Stella Matutina, monument à la gloire d’une culture monopolistique, expression des rapports de domination économique, sociale et culturelle de cette même période coloniale ?

N’est-ce pas là une nouvelle tentative, comme celle menée il y a dans les années 80, par la mairie de Saint Denis de supprimer le contenu historique de l’événement, en le remplaçant par une « fête des letchis » ?

Un combat d’arrière-garde face à l’initiative conquérante de faire revivre notre Histoire.

Ce combat d’arrière-garde, loin de la bataille d’idées indispensable pour que La Réunion puisse emprunter, enfin, la voie du développement durable et solidaire.

Là est l’un des enjeux majeurs, car notre société est restée profondément inégalitaire: 52% de notre population vit sous le seuil de pauvreté. La moitié des jeunes sont privés d’emploi. Et la réponse donnée par la collectivité régionale, c’est l’attribution extrêmement arbitraire de « petits contrats ».

La bataille pour l’emploi pour tous ne doit pas tomber dans ces travers que l’on croyait disparus : le clientélisme forcené. Ces pratiques frauduleuses reviennent aujourd’hui en force.

D’autres pratiques, tout aussi condamnables, apparaissent. C’est par exemple l’octroi d’une subvention exorbitante à l’IRT, à quelques jours de la fin d’année, sans que la moindre explication cohérente n’ait pu être donnée par les auteurs de cette action.

A travers ces exemples, on ne peut que constater le cheminement pris par certains, aujourd’hui aux responsabilités. Ceux-ci semblent oublier que revendiquer des responsabilités, c’est avant tout s’engager dans le chemin difficile du refus du conditionnement idéologique et psychologique, en acceptant de dire « non », y compris à Paris, en acceptant les conséquences de ses choix, en faisant face au présent immédiat, en préparant l’avenir de La Réunion du million d’habitants, sans avoir le regard fixé uniquement sur le calendrier électoral.

La banalisation de tout événement historique, sa folklorisation, ainsi que les politiques clientélistes essaient de démonétiser toute initiative importante, en occultant tous les problèmes, et notamment cette crise économique, sociale, culturelle et maintenant politique que vit aujourd’hui La Réunion.

On ne peut prétendre lutter pour la transformation de toute la société réunionnaise et n’être le défenseur que d’une partie de celle-ci. Surtout dans un monde soumis à des profondes contradictions, dans lequel les affrontements, qu’ils soient religieux ou nationalistes, se multiplient.

Le déclin des valeurs telles l’égalité, la solidarité, le respect, la responsabilité ne peut que nous encourager à réfléchir, ensemble, à l’avènement d’une autre civilisation.

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