D'une île au monde …

Le Blog de Paul Vergès

Police : A+ A- A

A La Réunion et ailleurs, l’actualité sollicite notre lucidité

Par • 26 Oct, 2011 • Catégorie: Que faire ?

Plusieurs parutions cette semaine attirent notre attention sur des phénomènes de société. Le sociologue Laurent Médéa publie un livre sur la délinquance, un sujet qu’il a souvent abordé, et l’anthropologue Laurence Pourchez aborde la question des grossesses précoces, terme qu’elle récuse d’ailleurs, car stigmatisant. Elle préfère l’expression « grossesses de mineures ». Sans aborder la question au fond, on peut voir dans ces phénomènes sociétaux des effets d’une histoire et se demander si la crise ne risque pas d’accentuer et même d’aggraver ces phénomènes.

En dehors de notre île

Si nous portons notre regard ailleurs, hors des côtes de notre île, nous retenons que Barak Obama a annoncé le retrait d’Afghanistan de 39 000 soldats américains. Quel symbole ! La colonisation anglaise a échoué à s’installer durablement dans ce pays, l’intervention soviétique a échoué après des années de guerre, et aujourd’hui, les USA et les forces de l’OTAN vont se retirer alors même que l’objectif fixé d’éradiquer le fondamentalisme n’a pas été atteint.

Autre événement extérieur, ce qui a été proclamé comme la lutte pour la démocratie en Lybie s’est achevé par une exécution du Colonel Muhammad Khadafi dans des conditions qui posent question. Son inhumation dans le désert en un lieu secret, pour éviter tout pèlerinage éventuel, fait écho au corps de Ben Laden jeté en mer et révèle quelques craintes : dictateur hier, martyr demain ?

Toujours à l’extérieur, mais beaucoup plus proches de nous et pas seulement en termes de km, les événements de Mayotte. 165 000 habitants luttent depuis plus d’un mois, font face à la répression, soignent leurs blessés, enterrent leurs morts et continuent à protester, avec des jeunes et des femmes au premier rang.

Mars 2011, Mayotte devient le 101ème département de la République française ; octobre 2011, protestation populaire. Là aussi, de quoi réfléchir. Manifestement, les Mahorais, regardant peut-être l’histoire de La Réunion, ne veulent pas attendre presque 60 ans pour atteindre l’égalité sociale. Et le pouvoir central et son représentant local ne savent pas comment répondre à la demande.

Devoir de solidarité réunionnaise

Nous, ici, nous devons manifester une solidarité réunionnaise totale et permanente. C’est ce qu’a voulu exprimer la délégation composée d’Elie Hoarau, de Jean-Hughes Ratenon et de Gilles Leperlier qui s’est rendue sur place. On attend que cette solidarité s’exprime de manière plus large …

Et pendant ce temps-là, ici, les conflits divers rythment la vie des salariés qui subissent à la fois les effets de la crise structurelle de La Réunion, de la politique gouvernementale et de la crise mondiale.

Après la crise, la récession ?

A ce titre, la préparation du budget 2012 n’ouvre pas de perspective positive, bien au contraire, puisque les bases sur lesquelles il est actuellement bâti sont … fausses. L’hypothèse retenue est un taux de croissance de 1,75 % or les prévisions sérieuses le fixent à moins de 1%. Bien plus, on prévoit de passer de la crise à la récession, avec un taux de croissance égal ou inférieur à … zéro !

Tout ceci sur fond d’une grave crise de l’euro qui est aussi une crise de l’Europe.

Hier c’est la dette de la Grèce qui constituait le danger central, aujourd’hui c’est l’Italie. On s’interroge sur le sort économique et financier de l’Espagne, du Portugal et … de la France menacée de perdre son triple A.

Et à La Réunion ….

Si nous nous recentrons sur La Réunion, on doit s’interroger sur l’avenir d’une production qui a marqué l’histoire réunionnaise, animé la vie économique de l’île, organisé la société réunionnaise, modelé les paysages, nourri l’imaginaire : la culture de la canne à sucre.

Après le cycle des épices, celui du café et, plus tard, des huiles essentielles (géranium, vétiver) et de la vanille, la canne à sucre a été la culture monopolistique de La Réunion et des Antilles, particulièrement à partir du début du 19ème siècle, après la perte de Saint-Domingue devenue Haïti.

Tout au long de ces deux siècles, la canne a structuré la société réunionnaise, les « gros » producteurs de canne, en même temps usiniers, dominant la vie économique de l’île, tandis que planteurs et ouvriers d’usine vivaient non loin des habitations. Les routes, et, à la fin du 19ème siècle, le chemin de fer étaient construits pour les besoins de l’évacuation du sucre vers le port de la pointe des galets.

La culture de la canne a eu des effets démographiques importants. Après l’Abolition de l’esclavage en 1848, on a eu recours à l’engagement massif d’Indiens du Tamil Nadu, mais aussi de Mozambicains et de Malgaches.

Une filière canne protégée

Le gouvernement colonial, soucieux de favoriser ce monopole sucrier, a intégré la production sucrière réunionnaise dans l’organisation générale de l’économie française. La filière canne était protégée de la concurrence des autres pays producteurs, le prix de vente était garanti, ainsi que son écoulement à travers ce qu’on appelait le « contingentement ».

La même logique a perduré après 1946 et la mise en place du Marché commun européen : prix et quota garantis. Ainsi le sucre de canne bénéficiait du même prix que celui du sucre de betterave et le quota réunionnais était fixé à 300 000 tonnes, chiffre jamais atteint en réalité. Ce dispositif s’insérait dans un système agricole général où lait, beurre, viande européens étaient également protégés.

La mondialisation a froidement démoli cette organisation.

Un certain nombre d’Etats producteurs, constituant avec le Brésil, l’Australie et la Thaïlande le Groupe de Cairns, ont dénoncé devant l’OMC (Organisation mondiale du commerce) ces mesures protectionnistes s’opposant à la libre circulation des marchandises. Plus de taxes aux frontières, plus de subventions à la production, plus de garanties d’écoulement sur le marché intérieur. Un nouveau Règlement sucrier a été mis sur pied.

L’Europe et les Etats concernés ont cependant eu la possibilité de compenser la baisse de 36 % du prix du sucre européen par des subventions. Quand le planteur touche 70€ pour une tonne de canne, 39 € correspondent à la valeur effective du sucre sur le marché, 31 € représentent le montant des subventions.

Ce système, temporaire, devait aider à la reconversion et s’appliquer  jusqu’en 2013.

Quelques investisseurs réunionnais se sont adaptés, tel Jacques de Chateauvieux, qui a abandonné ses investissements sucriers au bénéfice d’abord de la grande distribution, puis des activités maritimes d’off-shore. D’autres ont mené une politique de concentration industrielle, réduisant les 14 usines à 2, une dans l’Est, une dans le Sud-Ouest.

La Fédécanne a accepté, en 1969, la révision de la répartition traditionnelle des revenus issus de la canne à sucre (rhum, alcools, mélasse etc.) entre planteurs et industriels, au seul bénéfice de ces derniers. Malgré cet accaparement du fruit du travail des planteurs, cela n’a pas permis de résister à la concurrence mondiale et, en 2010, on a assisté à la vente des deux usines à la société Téréos.

Sauver la filière canne !

Téréos, issue de la grande coopérative betteravière française, fait aujourd’hui partie de la production sucrière du Brésil. Le patrimoine sucrier réunionnais, capital, savoir et savoir-faire, est donc aux mains d’une société franco-brésilienne.

Autre point important : la Commission de Bruxelles souhaite supprimer les quotas de sucre qui garantissaient l’écoulement de la production. C’est comme couper le 2ème bras de cette culture. Certes cette proposition sera soumise au Conseil des  ministres des 27 Etats de l’Union européenne. Le Parlement européen tente de s’opposer à cette mesure et souhaiterait que la garantie des quotas soit prolongée jusqu’en 2020.

Nous devons suivre attentivement ce dossier, même s’il ne semble guère préoccuper les faiseurs d’opinion. Une conférence avec Elie Hoarau et moi-même, donnée le 24 octobre, appelait au rassemblement des Réunionnais, toutes tendances confondues, pour sauver cette filière menacée. Ce problème concerne les professionnels de ce secteur, mais aussi tous les élus, à commencer par la presque totalité des communes concernées par cette production. N’oublions pas que celle-ci représente la moitié de la valeur finale de la production agricole réunionnaise. Tout un secteur socio-économique sortirait bouleversé, ruiné si sonnait l’heure de la fin du sucre. Au cours des siècles, cette culture a permis l’accumulation d’un savoir et d’un savoir faire précieux : cela serait un gâchis de les perdre.

Voilà ce que nous avons sous les yeux : l’aggravation de la crise mondiale, la mise en danger de la cohésion européenne, les effets prévisibles du budget français 2012, le sort de la canne, production historique de La Réunion.

Il faut avoir tout cela en tête pour déterminer les éléments d’une stratégie permettant de faire face à l’évolution de ces divers phénomènes.

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