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Le Blog de Paul Vergès

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Carburants : l’illustration des contradictions réunionnaises

Par • 18 Fév, 2012 • Catégorie: Que faire ?

Ces derniers jours ont été marqués par quelques événements qui soulignent les contradictions de notre société. En premier lieu, il s’agit de l’éternelle question du coût du carburant. Quels enseignements peut-on tirer de la mobilisation des 13 et 14 février, pour la baisse des prix du carburant de 25 centimes ?

Pendant deux jours, un mouvement de protestation a paralysé la vie des Réunionnais. L’origine de ce mécontentement repose sur le coût du litre de carburant, essence et gasoil.

Le premier élément que l’on peut souligner est l’incapacité des autorités à répondre aux attentes, des  transporteurs, des agriculteurs, des artisans ou des milliers de Réunionnais, usagers de la route, chaque jour. D’autant plus que ce n’est pas la première fois que cette question du coût des carburant déclenche de vives réactions. Chacun se souvient des événements de 2008, et le blocage sur près d’une semaine, du trafic par les professionnels de la route.

Mais la comparaison s’arrête là. En effet, en 2008, si la question du coût des carburants avait été posée, peu de place avait été donnée à des solutions sur du long terme et notamment sur la place faite aux énergies fossiles et l’absence de prise en compte des énergies renouvelables.

En 2012, force est de constater qu’il y a une réelle prise de conscience de la population sur la question des énergies fossiles, et que leur utilisation non maîtrisée a des conséquences graves et des impacts durables.

Prise de conscience

 Bien des Réunionnais ont été agacés par le fait d’attendre, de longues heures, au soleil, dans les embouteillages. Mais cette gêne s’est accompagnée de solidarité envers ceux qui avaient érigé des barrages.

Dans les commentaires, sur les ondes ou dans les journaux, sont apparues des réflexions soulignant que l’on est aujourd’hui, arrivés à la fin d’une période :  celle de l’énergie fossile. 
Non seulement à cause de la raréfaction de la ressource, mais aussi par les impacts découlant de son utilisation. La question des coûts, toujours en augmentation, n’étant qu’un élément supplémentaire de ce phénomène.

Chacun se rappelle de quelle manière avait été accueilli le mot d’ordre d’autonomie énergétique, lancé à l’UNESCO en 1998. Ce qui avait alors été qualifié d’utopie est aujourd’hui repris – et partagé – par tous, citoyens consommateurs, élus et décideurs, y compris par … l’actuel Président de la République, en visite à La Réunion en 2011.

Utiliser des énergies propres

Cette adhésion au concept ne s’est pourtant pas traduite dans les faits par des gestes politiques d’accompagnement de la démarche : les orientations politiques différentes,  sur le plan national et régional, ont conduit à des stratégies qui ont stoppé tous les projets qui auraient permis d’atteindre l’autonomie énergétique. Nous rappelons aujourd’hui que nous pouvons atteindre cet objectif d’ici une quinzaine d’années, à l’horizon 2025.

Cette question d’autonomie énergétique de La Réunion est d’ailleurs l’une des propositions que nous formulons et sur lesquelles les candidats à l’élection présidentielle devront se prononcer.

Lorsque nous étions en exercice à la Région, nous avons mis en place des actions visant d’une part à limiter la consommation d’énergie fossile et d’autre part, à favoriser l’émergence des énergies propres.

En cela, La Réunion offre des atouts importants : le soleil, avec le photovoltaïque ou le chauffe-eau solaire ; le vent pour l’éolien ; la mer, avec l’énergie thermique des mers, la houle, les vagues etc. ; le volcan avec la géothermie ; la valorisation des résidus agricoles avec la biomasse…

Ainsi, dans un territoire aussi étroit que le nôtre, nous possédons des ressources énergétiques qui peuvent répondre aux problèmes actuels et à venir.

Quelle transparence des prix du carburant ?

Toujours est-il que cela ne doit pas nous faire oublier une question tout aussi fondamentale : comment se forment les prix des carburants ? Malgré les travaux de l’Observatoire des prix et des revenus, force est de constater que la transparence n’est pas de mise, notamment pour ce qui concerne le prix CAF  (coût, assurance, fret), c’est-à-dire le prix auquel la SRPP achète sur le marché de Singapour.

C’est à cette seule condition  – la transparence absolue sur la formation des prix, dès l’acte d’achat – que l’opinion s’appropriera ce problème.  Les Réunionnais doivent obtenir la clarté sur les prix à la base.

Il est tout aussi indispensable que la population réunionnaise soit régulièrement informée de l’avancement des négociations et des discussions autour de cette question.

C’est seulement lorsqu’on aura la transparence des prix du carburant, non seulement à son arrivée à La Réunion, que l’on  verra quels sont les efforts que peuvent fournir chaque acteur de la filière pétrolière et gazière.

Un débat pour quoi ?

Les propositions formulées par le pouvoir central d’un grand débat sur quatre mois pourrait être une idée intéressante. A la condition sine qua non que ce soit l’ensemble du problème qui soit posé : bien évidemment, la formation des prix du carburant, mais aussi les solutions alternatives qui existent.

En tout état de cause, ce débat devra obligatoirement intégrer la question des énergies renouvelables, de leur production, de leur utilisation. Donc la question de l’autonomie énergétique de La Réunion.

Cette question de l’énergie nous concerne tous : que l’on soit professionnel de la route, transporteurs routiers, chauffeurs de bus, taxiteurs, mais aussi artisans, agriculteurs et automobilistes. Tout le monde est concerné par la hausse du prix des carburants.

C’est une question que l’on se pose aujourd’hui, et que, obligatoirement, on se posera demain. Les jeunes Réunionnais ont déjà été sensibilisés à cette question, les  écoliers, collégiens, lycéens et étudiants n’ont pu se rendre en cours, lundi et mardi, faute de transports individuels et scolaires.

Un autre enseignement que l’on peut tirer de ces événements, c’est qu’une fois de plus, les responsables politiques ont fait preuve d’une méconnaissance du problème, certains même s’en sont fort peu préoccupés.

L’idée a été lancée de créer un fonds permettant de réduire le prix de la bouteille de gaz.  Ce fonds est alimenté par les Réunionnais eux-mêmes. Ce sont donc eux qui financent la réduction du prix.

4 mois de délai ?

En outre, les tensions sur les carburants ont mis en exergue la limite du pouvoir du préfet.  Celui-ci a déclaré que ni lui, ni l’Etat ne pouvaient contrôler le prix du pétrole. Mais c’est pourtant bien lui qui fixe le prix du carburant à La Réunion.

Le représentant de l’Etat nous a expliqué que, pour baisser de 25 centimes le prix du litre de carburant, il faudrait prendre en compte l’itinéraire de la filière, depuis le lieu d’achat, Singapour jusqu’à son arrivée à La Réunion.

De fait, si l’État ne peut pas contrôler les prix, c’est donc à La Réunion de trouver des sources pour pouvoir diminuer le prix de l’essence.

C’est le sens de la démarche engagée par les collectivités locales : le Conseil régional, le Conseil Général et les communes. Ce sont elles qui  ont annoncé qu’elles étaient prêtes à payer la différence. A titre provisoire, bien évidemment.

Or cette situation risque de devenir récurrente, car dès le moment où l’on a dit qu’il y a une solution, à savoir une contribution des collectivités, il faudra qu’elles continuer à alimenter ce fond lors de chaque hausse des prix du carburant et du gaz.

Cela peut-il perdurer ? Chacun sait bien que le coût du pétrole ne baissera pas, mais que, au contraire, il va connaître une hausse. Certains annoncent déjà un coût du litre d’essence à la pompe à 2 euros !

Une vraie solution durable

Ainsi, face à la hausse constante et inexorable du pétrole, les collectivités devront continuer à abonder le fond et in fine, ce seront les contribuables qui paieront.

Il convient également de souligner un élément : ce délai de 4 mois demandé par le préfet avant l’organisation de ce fameux débat public.

A quoi serviront ces 4 mois ? C’est le préfet lui-même qui donne la réponse : obtenir le coût d’achat du pétrole à Singapour ! Une position qui ne peut que surprendre et agacer. La question du coût du carburant à La Réunion a fait l’objet de nombreux rapports et l’un d’eux mettait en évidence le flou entourant ce prix d’achat, soulignant qu’il était nécessaire d’avoir ces chiffres pour comprendre les mécanismes de formation et des prix et pouvoir intervenir au niveau le plus pertinent de sa constitution.

Une urgence non urgente ?

Autre paradoxe à souligner : le représentant de l’Etat répète inlassablement que la situation économique et sociale de La Réunion demande des réactions rapides et efficaces, cela est vrai pour cette question  du prix des carburants.

Alors pourquoi attendre 4 mois ?  Un délai déraisonnable et surtout inadmissible pour pouvoir avoir communication des prix par les pétroliers. Mais dans 4 mois, on sera en juin. Et cela  coïncide étonnamment avec les rendez-vous électoraux de cette année : élections présidentielle et législatives.

En outre, attendre, c’est faire perdre du temps, et faire gagner des bénéfices aux sociétés pétrolières.

Il y a là une curieuse analyse de la situation. En effet, nous n’avons aucune garantie que, durant ces 4 mois, le pétrole n’augmente pas. Pas plus que nous n’avons de garantie sur une parité euro / dollar qui nous soit favorable.

Dès lors, compte tenu des événements internationaux et surtout des impacts de la crise, il y a lieu de craindre des augmentations du coût du baril.

Et mécaniquement, la hausse du cours du pétrole aura des conséquences sur toute l’économie, non seulement sur le prix du litre à la pompe, mais sur l’ensemble des biens de consommation. L’augmentation du prix du pétrole va provoquer une hausse du prix du transport, donc un renchérissement du coût de vente de toutes les denrées, qu’elles soient alimentaires ou autres.

Généralisation du mécontentement ?

Dans une situation économique déjà très fragile pour plus de la moitié de la population réunionnaise, toute hausse sur des produits de consommation courante et de première nécessité aura irrémédiablement des conséquences désastreuses.

Il n’est pas inutile non plus de rappeler que les motivations des grèves en Guadeloupe, en 2009 et à Mayotte en 2011 ont été des hausses de prix exorbitantes. Et celles-ci n’ont pu être assumées par une immense partie des consommateurs.

Les problèmes économiques, sociaux et politique de La Réunion vont être abordés lors des campagnes électorales ; cette crise est une nouvelle illustration de la fragilité du système économique réunionnais, ou plus exactement, de son inefficacité. C’est donc tout un système qu’il faut changer. Et pendant ce temps, la crise ne s’arrêtera pas, mais, va plutôt s’aggraver.

Voiture ou tram train ?

Cette aggravation pourrait durer encore quelques années. Et pendant ces années, 25.000 nouvelles voitures par an arriveront à La Réunion. Cela va provoquer de nouvelles tensions sur le marché des carburants, en termes d’approvisionnement, de coût etc. C’est aussi en termes de pollution que la question va se poser.

A l’échelon européen, des initiatives ont été prises, pour favoriser, dans le secteur des transports en commun, les moyens ferroviaires. Récemment, le gouvernement a annoncé mobiliser les aides pour l’utilisation de véhicules propres.

Le  Tram Train était le moyen écologique, économique et accessible à tous. Chacun sait que ce projet a été abandonné par la nouvelle présidence de la Région. Une décision que les Réunionnais paieront doublement : d’une part, à cause des indemnités d’annulation demandées par le groupement pressenti pour sa construction, d’autre part, parce que, en l’absence de possibilité de déplacement collectif, les jeunes, les étudiants, les sans emplois etc. sont pénalisés dans leurs déplacements.

Fin d’une période

Cette situation ne peut plus durer. Chaque Réunionnaise et chaque Réunionnais doit prendre conscience que nous sommes arrivés à la fin d’une période, celle des énergies fossiles. Chaque responsable politique doit réfléchir aux réponses qu’il peut apporter pour sortir La Réunion de la crise.

Et pour la protéger. Giovanna nous a épargnés et a provoqué des désastres humains et matériels considérables à Madagascar. Ce n’est pas être visionnaire que de dire qu’un phénomène extrême pourrait dévaster l’île, c’est mathématique. Et nous n’avons pas besoin de ça avec la crise.

Que font les responsables politiques pour mettre les humains et les biens à l’abri des dégâts que causerait le passage d’un cyclone ? Dégâts qui viendraient essentiellement de l’eau. Une eau, qui, d’ailleurs, manque cruellement dans le Sud qui vit une sécheresse importante, malgré les dernières pluies apportées par Giovanna. Il faut prendre des mesures d’adaptation et de précaution.

Ce ne sont plus seulement des préconisations, mais des obligations juridiques. Mais, à La Réunion, on prend le chemin de l’insouciance. Ou de l’inconscience, comme avec ce projet de construire une route de six voies dans la mer.

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