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Le développement de La Réunion ne passe pas par les contrats dits aidés

Par • 20 Oct, 2011 • Catégorie: Que faire ?

Comme toujours, il est nécessaire d’apprécier, parmi toutes les nouvelles diffusées quotidiennement à La Réunion, ce qui est provisoire, ce qui est essentiel, et ce qui est durable.

Nous avons vu, ces derniers jours, des événements importants comme le « Grand Raid », qui a justement intéressé l’opinion, pour beaucoup de raisons valables. Il y a eu les événements à Mayotte et les traditionnels événements sportifs et les faits divers.

Mais curieusement, ce qui n’a pas retenu suffisamment l’attention des responsables politiques et institutionnels, c’est l’occasion donnée de célébrer la journée du 17 octobre, journée proclamée par l’Assemblée générale de l’ONU, comme journée internationale contre la pauvreté, alors que c’est le problème central à La Réunion et que cela exige une réflexion sur la situation spécifique de notre île.

Depuis 60 ans, la chronique sociale de l’île est marquée, de façon permanente, par les problèmes de l’emploi, du logement et du niveau de vie. Ils révèlent des inégalités de plus en plus graves au sein même de notre société.

Ce qui est important de souligner, c’est que, bien avant la crise actuelle, ces problèmes cruciaux se sont posés de manière constante, et que de façon tout aussi constante, ils se sont aggravés.

Ainsi, le chômage a considérablement augmenté, les retards dans la construction de logements sociaux se sont succédés, la pauvreté qui touche une grande partie de la population, elle aussi, n’a jamais cessé d’augmenter.

C’est ce que nous appelons « la crise structurelle » ; elle est issue de la situation post coloniale, après le classement de La Réunion comme département, en 1946. Dès le départ, aucune analyse sérieuse, prenant en compte le retard économique, social, politique et culturel de cette colonie, n’a été faite dans la fixation de la stratégie pouvant corriger ces retards considérables et ouvrir La Réunion a une véritable développement. Et cela d’autant plus que nous avons à faire face au défi de la transition démographique, avec le quadruplement de la population réunionnaise : 240.000 habitants en 1946 et un million à l’horizon 2025.

La non prise en considération de ces objectifs essentiels a amené l’aggravation dont nous parlons, et cela dans les différents secteurs : économique, social, culturel etc.

Le résultat est là : La Réunion doit faire face, désormais, aux conséquences d’une crise économique mondiale, qui dure déjà depuis 3 ans et dont on ne peut même pas envisager la fin avant de nombreuses années ; La Réunion en subit de plein fouet les conséquences.

Dans la situation actuelle, l’INSEE a publié quelques chiffres caractérisant la situation de la pauvreté à La Réunion.

1/3 de la population allocataire d’un des minima sociaux

En 2010, La Réunion comptait 144.000 allocataires d’un minimum social, le chiffre est en augmentation de 2,4 points par rapport à l’année précédente. En comptant allocataires et ayant droits, cela représente plus de 271.000 personnes. Soit un tiers de la population réunionnaise !

Le montant des minima sociaux connait une augmentation, certes, mais celle-ci ne couvre pas le montant de l’inflation ! Conséquence : ce tiers de la population réunionnaise, déjà défavorisée, vit maintenant encore plus en dessous du seuil de pauvreté.

De plus en plus de demandeurs d’emploi !

Fin 2010, 116.360 Réunionnais étaient inscrits à Pôle Emploi. En un an, l’augmentation du nombre de privés d’emploi est de … 12.460 personnes.

Les plus touchés sont les plus de 50 ans, le nombre de demandeurs d’emploi dans cette tranche d’âge a augmenté de 27,5 points pour s’établir, fin 2010, à 17.600 personnes.  Le nombre de femmes en quête d’un emploi a, lui aussi, augmenté, et cela de façon plus importante : la progression est de 14,7points pour les femmes contres 9,8 points pour les hommes.

Face à cela, le pouvoir continue la politique suivie depuis des dizaines d’années : celle de mesures sociales qui peuvent être comparées à des rustines.

En ce qui concerne les contrats dits aidés, leur nombre était de 27.000 pour 2010, en progression de 16,3 points par rapport à l’année précédente. 87% de ces contrats ont été signés dans le secteur non marchand.

Moins de 480 euros par mois pour vivre !

En 2008, le niveau de vie médian à La Réunion  (c’est à dire, selon la définition de l’INSEE, celui au-dessus duquel se situe une moitié de la population, l’autre se situant au-dessous) est inférieur de 39 points à celui de la France métropolitaine. 10% des personnes les plus modestes à La Réunion ne perçoivent que… 480 euros par mois.

Malgré la conquête de l’égalité sociale, en 1988, les inégalités de revenus se sont accentuées à La Réunion. La pauvreté frappe non seulement les allocataires des minima sociaux mais aussi des personnes qui ont un emploi. 30% des personnes ayant un emploi à La Réunion vivent sous le seuil de pauvreté.

Quant aux familles monoparentales ou aux familles nombreuses, ce sont les plus touchées. Ainsi, l’INSEE a estimé à 144.000 le nombre d’enfants réunionnais vivant sous le seuil de pauvreté.

Cette situation de précarité, déjà très grave, touche encore plus fortement les personnes âgées. En 2008,  45% des Réunionnais de plus de 65 ans étaient allocataires du minimum vieillesse. Presque un senior sur deux ! Ces personnes percevaient 630 euros mensuellement, ce qui les plaçait, de fait, sous le seuil de pauvreté national.  Chez les plus de 75 ans, ce sont les femmes qui connaissent la plus grande pauvreté.

Sombres perspectives 

Quelles sont les perspectives d’évolution de cette situation catastrophique ? Les éléments relevant de la situation nationale, comme ceux relevant de la situation réunionnaise sont extrêmement sombres.

Avec l’aggravation de la crise, en France comme dans les pays de l’Union européenne, avec un taux de croissance prévu pour 2012 très faible, le gouvernement a décidé, pour le budget 2012, d’aggraver encore la situation des plus démunis en prélevant, l’an prochain, d’importants crédits sur les budgets sociaux et en s’attaquant à la situation des classes moyennes.

Sur le plan réunionnais, prenons un seul exemple : la prime de 50 euros, « la prime COSPAR », appliquée depuis deux ans, est menacée de suppression au 31 décembre prochain. On assiste là à une véritable baisse autoritaire du salaire, donc une baisse du pouvoir d’achat de ceux qui, déjà, connaissent d’énormes difficultés.

Les annonces de fermetures d’entreprises, de dépôts de bilan et de mise en redressement  ou liquidation d’un nombre  sensible de petites entreprises vont contribuer, elles aussi, à aggraver une situation déjà très tendue.

La responsabilité de l’Etat !

Les événements actuels à Mayotte ont révélé un peuple menant, depuis plus de trois semaines, une lutte contre l’exploitation d’une situation de monopole commercial. Dans une situation déjà fragile, les mêmes  biens de consommation courante connaissent des prix plus élevés qu’à La Réunion, alors même qu’à La Réunion, la lutte s’est engagée depuis des années, contre des prix nettement plus élevés que ceux pratiqués en France métropolitaine.

Une association de consommateurs – qui a demandé audience à la ministre de l’outre-mer  –  a mis le doigt sur un problème crucial et évident : cette association soulève le problème de la responsabilité du gouvernement. Celui-ci reconnaît lui-même cette question des prix élevés à La Réunion, situation qui justifie les indemnités de vie chère qu’il verse à toute la fonction publique et parapublique. Et ce même gouvernement refuse toute augmentation du SMIC et des autres minima sociaux, alors que ceux-ci sont alloués à des personnes déjà en situation de pauvreté !

Tant que cette contradiction  – qui relève essentiellement de la responsabilité du gouvernement – ne trouvera pas de solution, les inégalités sociales continueront à s’aggraver à La Réunion.

Cela concerne non seulement la situation immédiate mais aussi le moyen terme et le long terme.

Une situation explosive !

Ainsi, malgré tous les discours sur l’emploi, le chômage, le logement  etc. qui durent depuis des décennies, la situation s’aggrave, et dans tous les domaines. On arrive désormais à une situation de blocage explosive :

  • Près de 120.000 chômeurs (officiellement) ;
  • La moitié de la population réunionnaise vivant sous le seuil de pauvreté,
  • 122.000 illettrés ;
  • 27.000 demandes immédiates de logement sociaux… alors que le SAR évalue à 180.000 le nombre de logements à construire d’ici 2030 – soit dans les 20 ans à venir, la construction par an de 10.000 logements ;
  • La moitié des jeunes (souvent diplômés) au chômage.

Le développement de La Réunion ne passe pas par les contrats dits aidés

Il faut dire la vérité : cette situation exige un changement radical de politique ; il faut en finir avec les bavardages sur l’utilisation de contrats dits aidés comme moyen de développement de La Réunion !

Nous sommes dans une impasse totale.

Il faut tout analyser, et tout remettre en cause. Cela inclut la politique suicidaire menée aujourd’hui, dans tous les domaines, menée aussi bien par le gouvernement que par ses serviteurs à La Réunion !

Seulement deux ans après, on mesure les conséquences catastrophiques de la division qui a abouti à remettre en cadeau à l’UMP la responsabilité de la Région !

Cela s’est traduit immédiatement par la suppression, de fait, de grands chantiers, pourtant prêts à prendre la relève du chantier de la Route des Tamarins. C’est aussi la suppression de toute la politique visant à l’autonomie de production électrique à La Réunion, alors que tout annonce une nouvelle augmentation importante du prix des carburants.

La suppression du tram train doit être confrontée au rythme de l’arrivée de nouveaux véhicules : 25.000 voitures de plus, cette année à La Réunion. Rien que dans les deux ans de mandat à la Région, ce seront 50.000 voitures supplémentaires qui auront été mises en circulation dans l’île.  Et à la fin de la mandature régionale, le nombre de voitures sera passé de 408.000 à plus de 500.000 !

Comment, dès lors, s’étonner que, le mercredi 19 octobre, il y ait eu 9 kilomètres d’embouteillages sur l’axe Saint-Paul / Saint-Denis !

Attention aux blocages !

Toute personne responsable – que ce soit dans les sphères institutionnelle et politique, ou dans la société civile – doit mesurer l’accélération et l’amplification des inégalités sociales à La Réunion et les blocages qui finiront par provoquer l’explosion.

Nous vivons dans une société de plus en plus inégalitaire, un véritable régime « apartheid  social », encourageant l’égoïsme social, l’indifférence à la misère aggravée, au mépris des droits élémentaires des Réunionnaises et des Réunionnais les plus pauvres. Ce sont des femmes et des hommes qui sont condamnés à la misère toute leur vie.

Cette  année est celle de préparation à l’élection présidentielle,  et ce sera un Président de la République de gauche, avec un gouvernement et un parlement de gauche qui auront à gérer cette situation explosive, bien plus grave que celle que l’on a connue en 2009 en Guadeloupe ou celle d’aujourd’hui à Mayotte.

Pour revenir à ce que nous disions au début, il faut être lucide et choisir entre ce qui est provisoire et ce qui est durable.

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