D'une île au monde …

Le Blog de Paul Vergès

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Les vestiges d’une époque coloniale …………………………………..

Par • 4 Déc, 2011 • Catégorie: Que faire ?

Il y a quelques jours, le 17 novembre 2011 exactement, la Chambre de Commerce et d’Industrie de La Réunion (CCIR) avait invité ses homologues d’outre-mer pour un colloque.

Celui-ci devait se clôturer par une représentation d’une pièce de théâtre. Cette cérémonie se déroulait à la Villa du Département. Quant à la troupe invitée à se produire, c’était Talipot, qui présentait sa dernière création « Aïa ».

Cet hommage a été écourté de la manière la plus brutale qu’il soit : il a été signifié, en effet, aux comédiens qu’ils devaient immédiatement mettre fin à la représentation. L’explication alors donnée était que le Président de la CCIR n’adhérait pas à la représentation.

A La Réunion, il y a eu quelques réactions. Mais un incident similaire, en France, aurait provoqué un tollé national.

Une pièce italienne, jouée actuellement à Paris, a fait l’objet de manifestations régulières de membres d’une secte chrétienne. Le Directeur du théâtre, les artistes et le public ont résisté avec succès.

Ce qui a été au centre des articles des journalistes français, était l’atteinte à la  liberté du créateur, et la liberté d’expression et le devoir de les défendre, et ce message a été repris par toute presse nationale.

Lorsque Talipot a tenté d’interpréter sa pièce, à la résidence du Conseil général, celle-ci avait déjà été jouée ailleurs. Notamment en Afrique du Sud, là où elle avait été créée. Cette pièce met en scène les origines de l’homme et son berceau africain. Elle y a recueilli de très nombreux éloges.

Mais lors de la représentation à la Villa du Département, le spectacle a été contrait de cesser au bout de trois minutes. L’interruption a été demandée – et même exigée –  au moment où s’exprimaient sur scène deux artistes venant d’Afrique du Sud.

Indignation oui … mais sur l’arrêt de la représentation !

La presse a rapporté que contrairement à ce que les autorités institutionnelles avaient tenté de faire croire, le public présent,  – les invités de la CCIR -, étaient attentifs à ce qui se passait sur scène. Il n’y a pas eu de levée de boucliers contre la pièce.

Et s’il y a eu indignation, s’il y a eu levée de bouclier, ce n’est donc pas à cause du spectacle, mais bien en raison de l’intervention brutale des autorités institutionnelles visant à mettre fin à la représentation.

Ayant vu la pièce, je sais que, sur ce plan, s’il y a eu étonnement et indignation de la part de ceux qui assistaient à la représentation au Conseil général,  cette réaction puisait ses sources dans le non respect de la liberté de création et d’expression.

L’indignation contre la non-reconnaissance de la liberté de création n’est évidemment pas la même chose que le fait d’apprécier ou non un spectacle.

Cet exemple scandaleux d’attaque à la liberté de création va provoquer des dégâts considérables, notamment auprès du peuple sud-africain et des ses intellectuels et créateurs, lorsque les faits seront connus et de plus en plus divulgués. Et je ne connais pas d’exemple aussi scandaleux d’atteinte au respect de la création.

Imaginons ce qu’auraient pu dire ces intellectuels, s’ils avaient été interrogés.  Ils auraient probablement été obligés de reconnaître que si quelques responsables politiques et  institutionnels ont protesté, beaucoup se sont tus.

Ils auraient également dû rapporter les propos tenus par des responsables politiques, jugeant que ce  spectacle avait un « caractère pornographique ». Ceux qui, pourtant, au fait de leur mission de responsable culturel dans une collectivité, devraient avant tout défendre la liberté de création et le droit d’expression.

Le scandale de l’arrêt de Aïa s’élève bien au-dessus des discours que ces mêmes responsables politiques et institutionnels débitent sur « l’art du vivre ensemble réunionnais ».

Leur positionnement sur ce scandale allant à l’encontre de leurs propos idylliques sur La Réunion, ils ont, aujourd’hui, perdu tout crédit.

Le reflet de l’idéologie de la période coloniale

Mais derrière ce scandale, on peut parfaitement voir le maintien d’une idéologie que l’on aurait pu croire  dépassée : l’idéologie de la période coloniale.

Ainsi, malgré tous les discours qui ont été prononcés sur la coopération régionale – termes qui d’ailleurs sont déjà connotés – sur ce « vivre ensemble réunionnais »  – qui repose sur le respect de toutes les culture :  tout cela n’était pas réel, et n’était qu’un affichage. Leurs  actions démentent leurs paroles.

Imaginons les réactions qui auraient pu émerger à la suite de la projection, quelques jours plus tard, à la télévision, d’un documentaire sur la Guyane. Celui-ci abordait la question des descendants des Amérindiens et des esclaves africains partis en marronnage. Dans cette création culturelle, le réalisateur avait filmé des habitants dénudés.

Si l’idéologie déployée à l’encontre de la création de Talipot était appliquée à cette œuvre  guyanaise,  certains, à La Réunion, auraient crié au « spectacle pornographique » et très rapidement, ils en seraient arrivés à la conclusion que, dans la culture guyanaise, une bonne place était faite à la pornographie. Et il s’agit de citoyens français, au même titre que les Réunionnais.

Le scandale de l’arrêt de la représentation de Aïa a donc montré ce qui est sous-jacent dans la société réunionnaise ; et cela concerne toute la société, puisqu’on peut se demander combien de Réunionnais occupant des postes de  responsabilité institutionnelle ont protesté publiquement contre l’attitude du Président de la CCIR.

 Nous ne sommes donc pas, loin s’en faut, sortis de l’époque coloniale.

Dans le droit fil du « bal du gouverneur »

Car, le régime colonial, a poussé le colonisateur non seulement à exploiter l’être humain mais aussi  à effacer toutes les valeurs culturelles portées par les composantes de la population réunionnaise.

Ainsi, les pseudo arguments mis en avant pour justifier l’arrêt de la représentation de Aïa sont dans la ligne idéologique de ceux employés, il y a quelques années, par les détracteurs de la culture réunionnaise et plus exactement du séga. Une musique  et une danse que certains Réunionnais avaient combattu par ce que jugées « pornographique et indécent ».

Il n’y a pas de différence entre l’attitude des opposants à la pratique du séga lors du bal du gouverneur pendant la période coloniale, et le geste de ce responsable institutionnel arrêtant une représentation, évoquant des mythes africains.

Il y a quelques années, dans un passé assez récent, lorsque l’ORTF publique proposait des animations au Jardin de l’Etat à Saint-Denis, ses responsables acceptaient le séga, même si c’était une reconnaissance tardive. Mais  ces responsables refusaient totalement le maloya, qu’ils qualifiaient de « musique de sauvage ».

Aujourd’hui le maloya est reconnu au niveau mondial, avec son inscription à la liste du patrimoine immatériel de l’UNESCO, grâce à l’action de la MCUR.

Ce sont là quelques interrogations que chaque Réunionnaise et chaque Réunionnais doivent avoir le courage de regarder en face.

Et tout cela éclaire de façon très évidente les raisons profondes qui ont amené certains responsables politiques et institutionnels à combattre le projet de la Maison des Civilisations et de l’Unité Réunionnaise (MCUR).

La MCUR avait pour raison d’être la proclamation de l’égalité de toutes les cultures, celle de tous les êtres humais, quels que  soient leur pays d’origine et leur histoire.

« Nou lé pa plis, nou lé pa moin, respekt anou » comme le proclamait Laurent Vergès, à la tribune de l’Assemblée nationale.

L’opposition à la MCUR est l’opposition non seulement à l’égalité des cultures, des religions, etc. mais surtout à l’affirmation d’une culture : celle portée par l’une des composantes de la société réunionnaise, celle des descendants de la  population africaine ou malgache.

Le scandale de l’arrêt de Aïa le prouve.

On peut enfin regretter que cette attaque contre la liberté d’expression n’ait pas provoqué plus de réaction ; notamment de la part de l’Etat, comme des collectivités locales. Force est de constater l’extrême discrétion de ses responsables institutionnels sur cette question !

Il y a donc encore beaucoup à faire pour que vivent d’une part, l’égalité des cultures et d’autre part, la liberté de création et d’expression à La Réunion !

Lorsque les critiques parlent de Aïa

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