D'une île au monde …

Le Blog de Paul Vergès

Police : A+ A- A

Prendre conscience d’une crise universelle et l’analyser

Par • 1 Août, 2011 • Catégorie: Que faire ?

Si l’on fait une rapide rétrospective de l’actualité de la semaine dernière, on y trouve un mélange d’informations sérieuses, dramatiques mêmes, et des pseudo-événements.

Commençons par ce qui ne laissera guère de traces.

Même si les visites ministérielles à La Réunion n’ont sans doute pas pour objectif essentiel de régler les problèmes au fond, celle du secrétaire d’Etat au logement a fait l’unanimité : celle d’un constat d’inutilité.

Il suffit de relever titres et propos de la presse, en excluant Témoignages pour éviter l’accusation de parti pris politique.

Le JIR du 26 juillet posait la question en Une « A quoi sert la visite de Benoist Apparu ? » Le même journal y répondait dans son dossier sur deux pages intérieures en faisant du secrétaire d’Etat le contraire de Jules César : « Benoist Apparu est venu, a vu, mais n’a rien résolu ». Dans la même veine, l’édito s’interrogeait sur le sens de cette visite en plein mois de juillet. Et décidément, et même étonnamment en verve vis-à-vis d’un membre du gouvernement actuel, l’édition du 27 juillet mettait les points sur les i : « Benoist Apparu reparti, on ne peut que constater que le problème du logement, lui, n’a pas disparu ».

Le nom du secrétaire d’Etat a-t-il favorisé les jeux de mots un peu méchants ou ses attitudes et déclarations elles-mêmes ont-elles justifié de tels commentaires ? Regardons-y de plus près !

L’art de l’esquive

Aux acteurs du BTP qui signalaient l’effondrement de l’activité dans ce secteur, il a répondu qu’il fallait arrêter de demander de l’argent à l’Etat, brandissant l’exemple de la Grèce comme épouvantail. Quant aux syndicats, il a refusé de les recevoir et Le Quotidien du 26 juillet titrait sur « L’intersyndicale révoltée ». La seule expérience que ce journal lui a reconnue dans un commentaire (Quotidien, 26/07/2011) c’est celle qu’il a retirée de l’occupation d’un logement « inscrit dans le parc locatif social de la Régie immobilière de la ville de Paris », appartement bien situé et au loyer modéré.

La permanence, la gravité du problème du logement, en particulier du logement social, les conséquences humaines qui en découlent, tout cela méritait sans doute un traitement plus consciencieux. On est en droit de se demander si cette visite était celle d’un responsable gouvernemental ou d’un militant UMP. Même en admettant cette dernière hypothèse, on doute que les militants UMP locaux aient été satisfaits. S’ils l’ont été, ils ne l’ont guère montré.

Ne pas oublier notre environnement fragile

Si les difficultés des familles en recherche de logements sont éprouvées au quotidien et sur de longues périodes, notre environnement naturel est également atteint. Les attaques sont diverses, parfois discrètes et quand on les découvre, il est souvent très tard, parfois même trop tard. On a connu l’arrivée du moustique tigré, l’albopictus, vecteur du chikungunya, voilà qu’est déjà installé un charançon, l’Eugnoristus monachus. Logeant pour le moment dans le Parc des palmiers au Tampon, il risque de s’attaquer à tous les palmiers de l’île et peut-être les palmistes. On imagine facilement toutes les conséquences.

Quand on ajoute le ver blanc, le merle de Maurice, la mouche bleue, etc. on peut craindre pour la biodiversité de l’île. N’oublions pas ces alevins tellement appréciés des Réunionnais ! Leur capture à l’embouchure des rivières appauvrit nos cours d’eau. En effet, les bichiques constituent les juvéniles des cabots bouches rondes dont la forme leur permet de remonter les rivières.

Nous savons que dans le monde actuel la disparition de nombreuses espèces végétales et animales s’accélère. Une île, espace limité et en même temps ouvert aux  vents, aux eaux mais aussi aux marchandises venues de partout, est un système fragile. En avoir conscience devrait nous préparer à prendre les précautions nécessaires si nous voulons que notre environnement reste à la fois utile à la vie et beau à regarder.

Quand la terre ne produit plus, les humains ne peuvent plus y vivre…

Mourir de faim

Dernière information qui retient notre attention et qui en appelle à la conscience de tous : la situation de la Somalie et plus largement de la Corne de l’Afrique, Djibouti, Erythrée, Ethiopie et nord du Kenya.

Si depuis quelques semaines les médias ont évoqué la sècheresse dont étaient victimes les éleveurs français, là, il s’agit de peuples entiers, de millions d’hommes, de femmes et d’enfants exposés à la famine. On le voit tous les jours sur nos écrans : les enfants au corps squelettique, au regard fixe meurent ; d’autres garderont des séquelles neurologiques toute leur vie. On entend des responsables d’organisations humanitaires avouer être dépassés par l’ampleur de cette crise.

La crise, justement. On en entend parler tous les jours, elle prend de multiples visages, en divers lieux. Ces dernières semaines, c’est la situation de la Grèce et, au-delà, l’avenir de la zone euro qui était en question. Sans oublier la fragilité de la première puissance mondiale où s’affrontent Républicains et Démocrates, incapables jusqu’ici de s’entendre pour sortir leur pays de l’impasse. Si le Congrès américain ne trouve pas un accord pour relever le plafond de la dette avant le 2 août, les USA risquent de se trouver en défaut de paiement. Imagine-t-on les conséquences ?

Et dans ce contexte de crise, on a eu tendance à oublier la situation des pays de l’Est africain. La sécheresse, dit-on. Mais si ce phénomène climatique extrême a de tels effets, n’est-ce pas à cause d’un état de sous-développement économique durable ? Et celui-ci n’est-il pas la conséquence d’une situation historique coloniale aggravée par la domination actuelle du capital financier ?

Et l’on continue à ne pas considérer ces êtres humains comme leur humanité l’exige : la réunion à Rome le 25 juillet de la FAO (organisation de l’ONU consacrée à l’agriculture et à la nourriture) n’a pas permis de débloquer les fonds nécessaires pour faire face à une situation d’urgence considérée comme la plus grave depuis 60 ans et qui menace 12 millions de personnes. Quel aveu ! Le droit de vivre fait partie des droits humains. Ne pas unir ses forces, ses moyens pour éviter la mort de millions de personnes n’est-il pas un crime contre l’Humanité ?  Dans L’intraitable beauté du monde, Adresse à Barack Obama Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau pointent cette coupable indifférence : « Chaque fois que des peuples démunis sont ainsi laissés aux coups de la Nature, le plus souvent les secours se font attendre au-delà du supportable. »

Affronter la complexité du monde

On le voit, dans notre île, dans notre environnement régional, et plus loin, la crise prend de multiples formes. Les moyens modernes d’information rendent présents et simultanés les phénomènes et les événements mondiaux les plus divers, anodins ou tragiques : ils nous donnent à voir toute la planète dans sa course folle, ils nous donnent à entendre toute la fureur du monde. Cette complexité, au sens étymologique de ce qui est lié, tissé ensemble rend plus difficile la compréhension. C’est pourtant cette complexité que notre analyse doit affronter comme nous y invite le philosophe Edgar Morin, car c’est l’organisation même du réel.

Et on ne peut agir sur le réel qu’après l’avoir compris.

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