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Le Blog de Paul Vergès

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Quel parti, en France comme outre-mer, peut-il se vanter d’avoir une influence comparable à celle du PCR ?

Par • 7 Fév, 2012 • Catégorie: Que faire ?

Quoi que puissent en penser certains, l’influence du Parti Communiste Réunionnais est toujours là, même si elle a été remise en cause, non par ses adversaires, mais de l’intérieur même. Pour comprendre ces événements, il est utile de se référer au passé.

La société réunionnaise a longtemps été marquée par le joug colonial. La population était composée par un groupe dominant dirigé par des patrons d’usines sucrières, de gros propriétaires fonciers et de grands commerçants, de façon numériquement minoritaire. Mais l’écrasante part de sa population était les salariés et les travailleurs.

En 1946, l’île comptait une population de 250.000 habitants, et une vraie classe ouvrière : celle des cheminots, avec le train ralliant Saint-Pierre à Saint-Benoît, celle des dockers, des travailleurs des 14 usines sucrières, des milliers d’ouvriers agricoles et quelque 23.000 petits planteurs.

Le chômage ne faisait alors pas partie du vocabulaire créole, car toute la population avait un emploi ou une activité. Cette population de travailleurs était organisée, regroupée dans des syndicats ou structures ; les conditions de vie, extrêmement difficiles, ont renforcé leur combattivité.

Aujourd’hui, quelle est la situation ? Le nombre de dockers a été divisé par quatre, la corporation des cheminots a disparu, les ouvriers des usines sont moins nombreux, (sur 14 usines, il n’en reste que 2). Il n’y a guère plus d’ouvriers agricoles, à cause notamment de la mécanisation. Et il ne reste que 5.000 petits planteurs. Et le secteur du bâtiment est durement touché par le chômage.

Une crise structurelle aggravée par la situation mondiale

En 2012, le tiers de la population réunionnaise survit par les minima sociaux ; la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Il n’y a pas de syndicats de RMIstes, d’illettrés ou de chômeurs. C’est-à-dire que les composantes sociales qui composaient jusque-là l’essentiel des forces des batailles à mener ont disparu.

La question qui se pose est donc celle-ci : comment, dans la société réunionnaise de 2012, le PCR peut-il maintenir son influence ? C’est là l’énorme responsabilité des dirigeants du Parti. Sur cela, chacune et chacun doit mener sa réflexion personnelle.

En outre, à la crise économique et financière, sociale et politique que connaît la France – mais aussi l’Europe voire le monde – s’ajoute une crise plus profonde qui traverse La Réunion depuis des années : une crise structurelle.

C’est-à-dire que les bases mêmes de notre économie ne fonctionnent plus : comment un pays peut-il se développer alors que 60% de sa jeunesse est au chômage ? Ou que 120.000 personnes ne maîtrisent pas la lecture ou l’écriture ?

Le modèle de développement que l’on a connu jusque-là est arrivé à son terme.

Bien évidemment, cette crise mondiale et ses conséquences sur la situation économique, financière, sociale, culturelle etc. que connaît La Réunion ont des répercussions sur les partis politiques. Sur tous les partis politiques et le PCR n’en est pas exclu. Mais le PCR, tout en connaissant des difficultés, n’est pas dans une situation aussi grave que d’autres partis, qui voient, eux, leurs convictions et leur idéologie s’effondrer.

Effondrement des idéologies des partis

C’est par exemple le Président de Région, UMP, qui, au cours d’un entretien télévisé, proposait une vision de La Réunion très proche de … l’autonomie ! Quel renversement de situation ! Quel bouleversement profond pour ce parti qui, depuis plus de 50 ans, n’a eu de cesse de répéter que la solution pour La Réunion était l’assimilation et l’intégration totale à la France ! Cet effondrement de l’idéologie n’est pas seulement l’apanage de l’UMP, d’autres partis connaissent aussi cet état de fait.

Il faut avoir conscience de la situation, dans sa globalité, pour voir un avenir, pour le dessiner et pour, dans le même temps, proposer un mot d’ordre immédiat. Car c’est cela le rôle d’un dirigeant politique : être à la fois visionnaire et donner une direction, tout en agissant au quotidien.

Et c’est cela qui manque à certaines personnalités politiques, aujourd’hui. Celles-ci se réfugient derrière une certaine légitimité, tirée de leur élection certes, mais elles appliquent cette légitimité « à leur fief ». C’est d’ailleurs un terme souvent repris par la presse lorsque ces mêmes élus connaissent quelques difficultés avec leur parti ; c’est aussi à cause de ces divergences que ces personnalités politiques sont mises en avant par la presse, sans qu’elles n’aient pour autant fait l’objet d’articles pour leurs propositions ou leur vision de l’avenir.

Gaz et carburant : de nouvelles contradictions sont nées

L’influence d’un parti peut se lire également à travers l’analyse des problèmes posés et des solutions préconisées. Les polémiques récurrentes autour du prix du carburant sont, à ce titre, très révélatrices.

La Réunion compte 430.000 voitures. Donc au moins autant d’automobilistes. Mais ceux que l’on entend le plus souvent, ce sont les transporteurs. Si, au départ, ils avaient souhaité qu’une baisse de 25 centimes d’euros soit appliquée à tous les consommateurs – automobilistes comme professionnels de la route – force est de constater que cette revendication n’a pas tenu très longtemps.

Ce que nous avons connu, lundi 6 février, est, à ce titre, très révélateur : la réunion prévue le matin n’a pas eu lieu, les professionnels ayant claqué la porte après une demi-heure. L’après-midi, en présence des Présidents des Conseils régional et général mais en l’absence des dirigeants de la SRPP, il y a eu un accord : une réduction sur le prix de la bouteille de gaz, celle-ci devant passer à 15 euros dans les deux mois.

Cet accord – qui concerne la totalité de la population réunionnaise – va impliquer des efforts de la part des deux collectivités, celles-ci s’étant engagées à supporter à part égale le différentiel de coût, estimé à 8 millions d’euros.

Un deuxième accord a été signé : il ne concerne que les professionnels de la route qui ont pu obtenir une baisse de 5 centimes du prix du gasoil, ceci avant une prochaine réunion – à laquelle devraient participer les pétroliers -. Mais toujours est-il que cette baisse de 5 centimes ne concernera pas les 430.000 automobilistes réunionnais !

Quelle sera la position des transporteurs ? S’ils ne veulent pas être isolés, ils devront obligatoirement faire preuve de solidarité avec les automobilistes.

Mais cette « avancée » dans le combat mené par les transporteurs est lourde de conséquences pour les collectivités. Celles-ci ont mis un doigt dans un engrenage. Car il est bien évident que le prix de la bouteille de gaz ne va pas baisser dans les mois à venir. Bien au contraire : comme l’affirment les analystes, tout laisse supposer que les cours vont augmenter. Il va donc falloir, en vertu de l’accord signé lundi, que les collectivités régionale et générale poursuivent leur effort financier durant encore des mois si ce n’est des années ! Et c’est l’introduction d’une nouvelle contradiction dans la société réunionnaise et son mode de fonctionnement et de développement.

Sainte-Suzanne : le point de départ d’une refondation du PCR

L’influence d’un parti peut également être appréciée à travers sa capacité à prendre des décisions politiques, à l’aube de certains rendez-vous. C’est ce qui s’est passé à Sainte-Suzanne.

La direction du PCR a pris la décision de provoquer des élections anticipées, au vu du positionnement de certains acteurs, très souvent relayé par la presse. Si le PCR n’avait pas pris cette décision, la question évidente que l’on peut se poser est celle de savoir quelle aurait été l’attitude de ces acteurs, lors des prochaines échéances.

La bataille a été gagnée, grâce aux militants du PCR, en fonction de l’attitude « de la base » du Parti, qui est restée fidèle à des principes, et ont condamné celles et ceux qui utilisent leur Parti à des fins personnelles.

Cela devrait, d’ailleurs, faire réfléchir d’autres responsables politiques de l’île, notamment sur la question de la légitimité des maires. Et la leçon est valable pour tous les élus réunionnais : les électeurs ne sont pas à leur service, c’est le contraire. Le peuple, toujours, dit sa volonté, et sanctionne lorsqu’il estime qu’il y a trahison.

L’une des leçons à tirer de ce qui s’est passé à Sainte-Suzanne, c’est que la seule façon de forger un parti, c’est de ne pas éviter l’affrontement idéologique, et de s’appuyer sur des forces réelles et non supposées.

En ce sens, la question posée plus haut mérité réflexion : sur quelles forces peut-on aujourd’hui s’appuyer ? La plus grande force de La Réunion, c’est cette population privée d’emploi et vivant sous le seuil de pauvreté, mais c’est aussi la jeunesse.

Il nous appartient, dès lors, de créer les conditions pour créer de l’activité et du travail. Mais il nous appartient également de créer les conditions pour que la jeunesse puisse jouer un rôle politique et peser sur le développement de La Réunion dans les 15 ou 20 ans à venir. C’est autour de cette jeunesse que le PCR – et La Réunion – continueront à se développer, les autres forces venant en renfort. En aucun cas, cela ne peut être l’inverse.

Comme en 1946, les jeunes ont un rôle à jouer

Ces jeunes vont avoir un rôle à jouer, tout aussi important que celui qu’avaient joué leurs aînés, en 1945, à travers toutes les batailles. Ces batailles avaient abouti à la loi de 1946. Aujourd’hui, le mode de développement généré par cette loi est arrivé à son terme. C’est donc aux jeunes d’impulser de nouvelles initiatives, de nouvelles solutions, adaptées à la situation de 2012 et à La Réunion de demain. C’est à eux de proposer un projet, en opposition à celui mis en avant par ceux qui se posent en défenseurs du statu quo.

A ce titre, la discussion, au Sénat, d’un projet de loi visant la résorption de la précarité dans la fonction publique est révélatrice. Alors que ce dossier permettait d’aborder la question des « journaliers communaux », il est symptomatique de constater l’absence des parlementaires réunionnais à cette discussion. J’ai été le seul à interpeller le gouvernement sur la situation de ces personnels, situation précaire s’il en est ; j’ai insisté sur le fait que ce projet de loi visait à l’unité de la fonction publique, et à l’égalité de traitement entre ces agents. Ces deux critères ne s’appliquent pas à ces journaliers communaux. Mais j’ai été le seul à poser le problème. Le gouvernement a considéré que l’outre-mer en général et La Réunion en particulier, étaient exclus du champ d’application de la loi. Ainsi, 66 ans après la loi de 1946 – qui promettait l’égalité de traitement entre l’outre-mer et la France – la situation dans la fonction publique est toujours aussi inégalitaire. Mais cela ne semble pas interpeller certains parlementaires !

L’influence d’un parti : Etre force de proposition

Il y a aussi un autre domaine dans lequel on peut apprécier l’influence d’un parti. Celui de la responsabilité, de la volonté de prendre son destin en mains.

Dans moins de trois mois, se dérouleront les élections présidentielles, puis, un mois plus tard, les élections législatives. Ces mandats courront sur 5 ans. Peut-être sur 10 ans, la Constitution prévoyant la possibilité qu’un Président puisse prétendre à deux mandats à la tête de l’Etat.

La question que l’on doit avoir en tête est celle de savoir si nous sommes prêts à jouer un rôle moteur, comme nos aînés l’ont fait en 1946.  A partir de nos analyses, sur la situation mondiale, européenne, nationale et bien évidemment réunionnaise, nous avons à proposer un plan de développement à tous les candidats – ou presque – à l’élection présidentielle, en fixant nos objectifs à échéance de 5 et de 10 ans. Il s’agit de préparer La Réunion du million d’habitants tout en répondant aux nombreuses urgences sociales.

C’est donc le chantier auquel nous devons nous atteler, la rénovation de notre Parti se fera sur la base d’un effort idéologique, d’une analyse objective de la situation. C’est une responsabilité considérable que la nôtre : être artisan d’un nouveau destin pour La Réunion.

Ainsi, La Réunion est à un tournant historique de son histoire. Le Parti Communiste Réunionnais également. Comme en 1946, ce sont en particulier les jeunes, les intellectuels, qui ont à prendre leur responsabilité. C’est une lourde responsabilité.

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